Accrochage de photographies

Premier musée de beaux-arts en France à avoir mené une politique d'acquisition et d'exposition dans le domaine de la photographie ancienne, le musée d'Orsay est riche d'une collection de plus de 46 000 photographies (épreuves originales en majorité, mais aussi négatifs, daguerréotypes, autochromes, épreuves photomécaniques…).
Constituée ex nihilo à partir de 1979, celle-ci s'est enrichie jusqu'à aujourd'hui dans un souci de complémentarité avec les fonds publics existants, par le biais d'achats et de dons, auxquels se sont ajoutés plusieurs dépôts et affectations consentis par diverses institutions françaises. Elle offre un panorama exemplaire du phénomène photographique dans toute sa diversité -pratiques artistiques, documentaires et/ou amateures, amateures, etc- sur une période allant de l'invention du médium, officiellement proclamée en 1839, à 1918 environ.

En raison de la fragilité des photographies à la lumière, cette collection ne peut être présentée en permanence : outre les grandes expositions de photographies et les manifestations pluridisciplinaires qu'elle vient régulièrement enrichir, sa visibilité au sein du musée est assurée par des accrochages renouvelés tous les trois mois afin que les visiteurs puissent profiter de la diversité et de la richesse de cet ensemble.

Actuellement : La confusion du genre

Cabinet de photographie, salle 19
15 avril - fin juillet 2013

Wilhelm von GloedenÉphèbe© Musée d'Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt
La collection de photographies du musée d'Orsay présente de déconcertantes occurrences de corps dénudés. Leur diversité amène à s'interroger sur cette catégorie d'images aux usages et aux fonctions multiples, paradoxalement omniprésentes dans un siècle à l'apogée de la pudeur.
Loin de recouvrir l'ensemble des tendances de l'histoire de la photographie qui ont pris la nudité pour objet, cette collection, constituée selon les canons des beaux-arts, est composée d'oeuvres s'inscrivant principalement dans le champ artistique : des académies qui se substituent aux longues séances de pose en atelier ; des études et des documents proposant des répertoires de gestes et de formes pour peintres, sculpteurs, décorateurs ; des tirages résultant de l'exploration des possibilités du medium par les artistes eux-mêmes lorsque la technique s'est simplifiée à la fin des années 1880 ; ou encore des nus "artistiques" réalisés au tournant du siècle par les pictorialistes qui cherchent à rivaliser avec la perfection du tableau ou du dessin.

Avec ce dernier mouvement, le nu apparaît pour la première fois dans les expositions de photographie, sa charge érotique étant cependant atténuée par les effets de flou et les jeux d'ombre, les astucieux drapés masquant les organes génitaux, la retouche estompant pilosité et imperfections ou encore par les délicates techniques d'impression photomécanique.

Eugène Atget Nu de dos dans un intérieur © RMN-Grand Palais (musée d'Orsay) / Michèle Bellot
Alors qu'en peinture et en sculpture le genre du nu est destiné à exalter la beauté du corps ou à prêter les formes de celui-ci à une allégorie, le nu photographié atteste de l'existence hic et nunc d'un modèle individualisé et en dévoile l'anatomie dans toute sa crudité réaliste, laissant entrevoir "la pauvreté des jambes, la trivialité des attaches dans le pied, dans les genoux, les callosités mal déguisées" (Disdéri, 1862).

Des premiers daguerréotypes à la précision fascinante, perfectionnés par l'effet de relief de la stéréoscopie et finement coloriés, et qui bien souvent détournent les codes de l'étude d'après modèle (regard aguicheur, accessoires connotés du boudoir, jeu de gaze et usage du miroir pour simultanément voiler et dévoiler), à l'alibi ethnographique qui enregistre et détaille l'altérité pour rendre plus acceptable des clichés de corps nus, de l'hermaphrodite photographié par Nadar afin d'attirer l'attention sur une singularité anatomique, au portrait sans tête de Georgia O’Keeffe par Stieglitz qui célèbre le corps de l'amante, en passant enfin par la mise en scène de fantasmes érotiques à usage confidentiel, cet accrochage esquisse une réponse : le nu en photographie n'est pas un genre.