Peint au couteau

Feuilleton pour mobile
Malika Ferdjoukh
Fiction policière en six épisodes, écrite à l'occasion de l'exposition Crime et Châtiment. Les personnages et l'oeuvre évoqués sont totalement imaginaires.
Smartnovel en collaboration avec le musée d'Orsay - 2010
Français
gratuit sur le site du musée - disponible

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Episode 1 : La jeune fille nue



Chaque jeudi, il y avait un moment que Marie attendait avec angoisse, endurait avec stoïcisme et oubliait le plus vite possible. Chaque jeudi, cet hiver-là, Marie Legay posait pour un peintre nommé Odilon Voret.
- Il me fait penser à l'ogre, confia-t-elle à son amie Apolline, ballerine comme elle, à l'Opéra de Garnier. Le dos de ses grosses mains est couvert de poils et son oeil te cloue sur place.
Elles montèrent à la lingerie du théâtre pour brosser et suspendre leurs tutus de répétitions. Apolline sourit :
- Prie qu'il te donne du travail pour des mois encore. Treize francs l'heure, c'est mieux que repasseuse, et c'est le gîte et le pain assurés. Allez, va, je t'accompagne un bout, je dois acheter de la laine rue Saint-Georges.
- C'est vrai ? Tu es gentille. Ça me donnera du courage avant de l'affronter.
Oui, Marie avait de la chance : on aimait la peindre, elle avait du travail.
- Et s'il devient célèbre, on t'admirera sur ses peintures comme Mlle Yvonne notre maîtresse de ballet sur celles de M. Degas quand elle était petit rat. Est-ce que ce Voret fait de beaux portraits de toi, au moins ?
- C'est ressemblant, admit Marie tandis qu'elles traversaient, sous la bise coupante, le boulevard Haussmann et remontaient la Chaussée-d'Antin en direction de Montmartre où se trouvait l'atelier du peintre. Je n'y connais rien. Il est riche, il n'a pas besoin de peindre pour vivre, seulement…
Elles attendirent qu'un fiacre fût passé pour contourner un tas de pavés en bois que la récente et terrifiante crue de janvier avait sortis du trottoir. Paris traînait, aux prémisses de cette année 1910, une odeur de vase et d'égout qui s'élevait jusqu'à la Butte.
- … seulement il n'est pas célèbre comme… les célèbres. Et il n'est plus tout jeune.
- Ah ! s'esclaffa Apolline au moment de la quitter rue des Martyrs, alors il veut peut-être que tu deviennes sa maîtresse !
- Quelle horreur, tais-toi donc ! se récria Marie avec une pichenette de son manchon. Heureusement nous ne sommes pas seuls ; il y a toujours un de ses élèves.
L'idée l'avait effleurée, bien sûr. Mais les séances passaient et, Dieu merci, Odilon Voret n'exigeait rien d'elle que son immobilité. Enfin presque. A une précédente séance, il lui avait coupé une mèche de cheveux qui jetait, selon lui, une ombre disgracieuse sur la joue de la jeune fille pendant un croquis à la sanguine.

A l'atelier, l'élève de Voret lui ouvrit. Celui-là était un étudiant des Beaux-arts et lui servait aussi d'assistant. Elle nota qu'il venait plus régulièrement ces derniers temps. Il la débarrassa de son manteau. Zut, quel était son nom, déjà ? Elle les confondait tous. Elle lui adressa un sourire frigorifié. Il remit des bûches dans le poêle et dit :
- Le maître aura du retard. Il reste du lait chaud, en voulezvous ?
- Volontiers, merci.
Il lui avait ouvert la porte, un pinceau à la main. Pour se montrer polie – elle s'en voulait de ne pas se rappeler son nom – elle demanda :
- Je vous ai dérangé, vous étiez en train de travailler… Qu'est ce que vous peignez de beau ?
Il la fixa un instant. Puis sourit. Il avait un plutôt joli sourire. Dommage qu'il portât de si vilaines lunettes.
- Oh, de simples études.
Elle alla derrière le paravent pour se déshabiller. Léo ? Théo ? Noé ? Un prénom dans ce style-là… Quelle écervelée elle faisait ! Même là, alors qu'elle l'avait eu sous les yeux une minute avant, elle oubliait déjà sa figure. Ces artistes étudiants se ressemblaient tellement ! Blouse gris bleu, lavallière jaune dénouée et l'air dans un autre monde.
- Des études de quoi ? dit-elle, machinale.
Elle noua un peignoir autour d'elle et reparut. Elle tendit la main vers le classeur à dessins. Il l'arrêta.
- Ce n'est pas très intéressant, dit-il. Voici votre lait.
- Vous ne voulez pas que je regarde ? rit-elle.
Elle profita qu'il posait la tasse de lait pour s'emparer du classeur et l'ouvrir. Elle s'exclama :
- Qui est-ce ?
Il eut un soupir, hésita, finit par dire :
- Eh bien, mais… c'est vous.
Les yeux de Marie s'arrondirent, sa bouche rose fit "oh".
- Moi ? Vous êtes sûr ? Mais je n'ai pas le cou comme ça. Ni ce nez. Et mes oreilles ne sont pas jaunes... A part mon grain de beauté, je ne m'y retrouve guère.
Elle n'aurait jamais osé dire une telle chose à Odilon Voret. Mais sa timidité de myope la flattait, lui donnait un petit sentiment de supériorité. Elle vit qu'il était touché. Ses narines sifflaient doucement au rythme de sa respiration qui s'était accélérée. Elle regretta sa critique, car elle était d'une bonne nature au fond. Tout de même… Odilon Voret faisait d'elle de meilleures peintures. Plus conformes. Elle y reconnaissait sa tête au moins.
- Vous êtes ici pour apprendre, dit-elle gentiment, pour se rattraper. M. Voret doit être un excellent professeur.
Il referma le classeur et finit par sourire à nouveau.
- Très bon, dit-il.
Elle sentit confusément qu'elle devait taire ce qu'elle pensait à cet instant : que sur certains dessins qu'elle avait vus de M. Degas (pourtant un artiste dont tout le monde clamait le génie !), eh bien, elle trouvait que les chaussons de danse manquaient un peu de précision ! Et que Mlle Yvonne y était trop floue. Pour dire la vérité, elle préférait les tableaux quand on s'y retrouvait. En outre, ce garçon était gaucher, elle s'en était aperçue quand il lui avait servi le lait. Un gaucher pouvait-il peindre de belles choses ?
- Jean, mon petit frère, aime à dessiner lui aussi, reprit-elle.
Plus tard, il veut construire des ponts. Il faudrait qu'il s'exerce davantage. Mais le papier coûte bien cher.
- C'est vrai.
- M. Voret n'a pas ce problème, lui. L'argent ne lui fait jamais défaut.
Elle but une gorgée de lait, désigna du menton la corbeille à papiers :
- Il jette ses tubes à demi pleins, des pinceaux qui feraient des heureux. Quel gâchis.
Elle se pencha pour ramasser un pastel dans la corbeille.
- Regardez. À peine taillé cinq fois. Jeannot, lui, use les siens jusqu'à ce qu'ils ressemblent à des mégots.
Elle piocha encore deux pinceaux aux brosses blondes à peine usées.
- Et il doit travailler un jour entier pour s'offrir ça, ajouta-telle.
- Laissez ! dit-il soudain, en remettant l'objet dans la poubelle.
Devant son air étonné, il haussa les épaules.
- Superstition idiote d'artiste, expliqua-t-il. Un peintre ne doit pas peindre avec le pinceau d'un autre.
- Théo ! tonna une voix. On en est où, avec cette toile ?
Marie avait sursauté. L'élève avança humblement le chevalet.
- Elle est apprêtée, Maître.
Odilon Voret, lorsqu'il parlait, avait l'air d'aboyer. De dévorer lorsqu'il mangeait un quartier de fruit. De bondir quand, simplement, il marchait. Même s'il proférait des banalités, son expression était terrible. Il attrapa un de ses couteaux à peindre, en vérifia la minceur et le tranchant sur le gras de son pouce. Il dépassait son assistant et Marie de deux bonnes têtes. Elle le salua, retira son peignoir et prit la pose sous la verrière. Son coeur battait en désordre.
La séance commença. On n'entendit plus que le bois qui crépitait, la colle de peau qui chauffait au bain-marie sur le fourneau. Le couteau qui raclait la palette. Un ordre parfois : "Débarrasse-moi ça !"ou bien "Chiffon ! vite !".
Au bout d'une heure, l'assistant avait nettoyé, rangé et demanda à partir. Voret grogna quelque chose qui fut sans doute une permission. Le jeune homme endossa sa veste, prit des clefs et Marie se retrouva seule avec le peintre.
Elle avait froid. Elle pensa aux treize francs pour se donner du courage.
- Va et enfile ton manteau !
Sa voix la faisait toujours sursauter, même si elle le savait là.
- Je veux en étudier les plis.
Elle obéit, trop heureuse de remuer. En passant près de la corbeille, son regard survola les crayons, les pinceaux presque neufs. Elle se tourna. Odilon Voret examinait une toile vierge à l'autre bout de la pièce. Vite, elle attrapa les deux pinceaux de la corbeille, les glissa dans sa poche de manteau et retourna poser. Son coeur cognait affreusement. Je n'ai pourtant rien volé, se dit-elle. Ces objets se trouvaient à la poubelle.
Il n'empêche. Elle se demanda s'il entendait ces coups qui sortaient de sa poitrine. Mais son petit Jean serait si content ! Ça valait le coup.
Quand elle quitta l'atelier une heure plus tard, elle se sentait des ailes, comme chaque jeudi après la séance. Ouf. Une longue semaine était devant elle. La main dans sa poche, crispée sur l'argent gagné, elle se retrouva sur le palier. Le soir d'hiver était tombé, la cage d'escalier plongée dans l'obscurité. Marie tâtonna, toucha la rampe. Elle descendit avec précaution. Il y eut un bruit derrière elle. Elle se rappela avoir croisé un chat à son arrivée.
- C'est toi, bestiau ? murmura-t-elle, la voix tremblante.
Elle attendit. Le silence était aussi profond que la nuit.
Soudain, quelque chose d'horrible surgit des ténèbres. Quelque chose qui la saisit, la serra et bâillonna son cri.
La lame du couteau plongea quatre fois dans le coeur de la jeune ballerine, traçant sur son corsage blanc, juste sous le sein, quatre marques en forme d'envol d'oiseaux. Leurs ailes sanglantes battirent avec le coeur de Marie Legay. Quelques instants. Puis cessèrent de battre avec lui.

***

100 ans plus tard. Printemps 2010.

Ce jeudi-là, pour les élèves de la classe d'anatomie des Beaux-Arts, le modèle qui posait était une jeune fille menue et pâle. La voisine d'Antonin se pencha et lui gloussa tout bas :
- J'ai l'impression de lui dessiner une fermeture éclair sur le corps.
- Pardon ?
- Ses quatre cicatrices. Sous le sein gauche. Tu les vois ?
- En "V" ? On dirait des oiseaux en vol. Comme sur un dessin de môme. Ma petite soeur dessine les mouettes exactement comme ça.
- Ben, pas moi. Mais papa me répète que je suis née à 90 ans.
En attendant, je me fais l'effet de tirer le portrait de Frankenstein, là.
Antonin Vertov mordilla son pinceau.
- On dirait... qu'elle a reçu des coups de poignard en plein coeur, dit-il, pensif. Il y a très longtemps.
- Si c'est le cas, gloussa sa voisine, on se demande comment elle a pu en réchapper et être vivante aujourd'hui.
Et, lui qui ne regardait jamais vraiment les modèles qui posaient à l'atelier Kolodine, se mit à détailler intensément celle-ci.

A suivre…

Episode 2 : Le coeur déchiré



A la fin mars, par un temps extraordinairement frais, un jeune homme sortit vers le soir de la studette qu'il sous-louait dans un immeuble de cinq étages de la rue Saint-Sulpice et, lentement, presque indécis, se dirigea vers le pont du Carrousel.
Antonin longea le printemps froid du bord de Seine et comprit bientôt qu'il se rendait au musée d'Orsay. Son esprit l'avait su avant lui. Il y avait une nocturne aujourd'hui. Ça tombait bien. Antonin aimait à revoir régulièrement certains jaunes de Lautrec, certains rouges de Cézanne, et une certaine chaise de Frank Lloyd Wright dont il ne se lassait pas.
Mais surtout, il s'y déroulait cette nouvelle expo recommandée par tous ses professeurs, et dont le thème raskolnikovien touchait une corde sensible en lui : Crime et Châtiment.
Passé la marquise, les caisses et les portiques de sécurité, il se retrouva dans la grande nef du musée. Il fut saisi par sa clameur ample de salle des pas perdus. Immédiatement et comme chaque fois. Un peu comme si la voix de la défunte gare d'Orsay traversait le temps et la voûte en verre pour encore se faire entendre.
La première salle de l'expo l'accueillit dans la semi-pénombre des crimes bibliques et sous le grand squelette noir d'une guillotine. Plus loin, Antonin sortit son petit carnet, son crayon à mine B bien taillée et entreprit quelques croquis. Il apprit que le marquis Le Peletier de Saint-Fargeau avait dès 1791 proposé, sans succès, une loi pour l'abolition de la peine de mort en France.
C'est au détour d'une cimaise ocre, non loin de la section dévolue au Crime romantique, avant celle des Femmes fatales, qu'il aperçut la jeune fille.
Elle portait un manteau noisette avec un petit col de fausse fourrure qui donnait l'impression qu'un jeune écureuil se nichait sous son menton.
Elle était immobile. De dos. Habillée.
Il l'avait vue immobile, de face et nue.
Mais c'était bien elle. La jeune modèle de l'atelier Kolodine. Elle contemplait un tableau avec une intensité particulière. Antonin s'approcha et se posta derrière elle. Il s'efforça de ne pas se laisser distraire par le troublant parfum de la demoiselle et regarda le tableau.
Goya, bien sûr. Brigands assassinant une femme. 1806. Dans une ambiance de nuit et de fièvre, une femme recevait de violents coups de poignard.
Antonin effleura le coude de la jeune fille. Elle se retourna. Ses yeux d'un brun très doux brillaient de larmes. Il en fut tout chamboulé.
- Oups, pardon, je suis désolé, je…
- Ce n'est rien, dit-elle en battant des paupières. Tout va bien.
- Vous ne vous rappelez sûrement pas de moi, s'excusa-t-il, mais…
Il ouvrit son carnet aux dernières pages. Il lui montra l'esquisse qu'il avait faite à l'atelier. Elle se reconnut et releva la tête.
- Je me rappelle, dit-elle contre toute attente. Vous étiez côté fenêtre, à droite du philodendron.
- Béni soit le philodendron ! s'écria-t-il avec une mimique qui la fit enfin sourire.
Et ils achevèrent de visiter l'expo ensemble. A la sortie, ravalant les questions qui lui brûlaient les lèvres, Antonin n'en posa qu'une :
- Je t'offre quelque chose ?
Ils choisirent un café rue de Bellechasse, pas très loin d'une inscription gravée dans la pierre d'un bâtiment : Crue de la Seine 1910, juste au-dessus d'un trait qui rappelait que cette année-là, Paris avait eu de l'eau jusqu'à la taille.
Elle se prénommait Flavie, était danseuse dans la troupe d'Alan Allen qui avait tellement de génie qu'on lui pardonnait trop souvent de payer très mal. Elle lui raconta cela en trempant deux millimètres d'un carré de chocolat dans son expresso.
- Je peux te demander ce que… ? commença-t-il avec précaution.
- Je suis née avec, dit-elle très vite.
Elle avait retiré son manteau mais conservé le petit écureuil de fausse fourrure sur les épaules. Il se tut. Il ne voulait pas qu'elle se remette à pleurer.
- Tu parles de mes cicatrices, n'est-ce pas ? reprit-elle.
Il hocha la tête.
- Ma mère est née avec les mêmes. Cette oeuvre de Goya m'a fait penser à mon arrière-arrière-grand-père, Odilon Voret.
- Ce nom me dit quelque chose. Il était peintre, n'est-ce pas ?
- Au début du XXe siècle, oui. Il a beaucoup peint, mais rien de mémorable. Sauf une oeuvre… Oh, les spécialistes seuls la connaissent… Le Coeur déchiré. Son unique succès, aussi fulgurant que bref. Son poison. Car après il n'a plus jamais peint. Il en était incapable. Il est tombé dans l'oubli, a fini malade, ruiné, anonyme.
Elle eut un regard étrange. Le carré de chocolat tomba dans l'expresso où il se noya et fondit. Après un temps, elle répondit :
- Je viens voir le Goya presque tous les jours depuis le début de l'expo. J'y retrouve quelque chose du Coeur déchiré que je n'ai jamais vu en vrai car il appartient désormais à un collectionneur. Mais une chose est sûre… J'ai un lien avec lui.
Elle retira l'étole de son épaule comme si elle avait brusquement chaud. Elle mit sa main sur le poignet d'Antonin. Il en aurait bondi de joie si elle n'avait eu cette mine éperdue lorsqu'elle se pencha pour lui chuchoter :
- Viens. Je veux te montrer quelque chose.

***

L'appartement familial de Flavie était un de ces capharnaüms haussmanniens du IXème arrondissement, sinueux, labyrinthique, que les agences immobilières résument d'un laconique PMC (parquet moulures cheminées). Les parents de la jeune fille et son petit frère dînaient ce soir-là chez une tante à Vincennes.
Elle proposa un thé qu'Antonin déclina. Il grillait d'en savoir plus sur Le Coeur déchiré.
D'une étagère en hauteur, elle extirpa un petit coffret en bois tout plat, coincé en sandwich entre les dvd de Lust for life et de Batman.
Ils étaient assis côte à côte. Elle sentait le savon rose. Elle marqua une pause puis, doucement, ouvrit le coffret.
Il contenait des coupures de journaux des années 1910 à 1912, un vieux porte-mine, des lorgnons, un étau de chevalet, deux pinceaux. Et une reproduction photo du tableau d'Odilon Voret.
- Seuls souvenirs laissés à la famille, soupira Flavie. Il a brûlé ses toiles et ses dessins en clamant que ça valait à peine le prix du papier et de la colle de peau. Son fils, mon grand-père, était gamin, alors. C'est lui qui nous a raconté.
Les coupures ne révélaient rien. Pas plus que les lorgnons ou le porte-mine. Antonin se pencha sur Le Coeur déchiré.
Il était peint à la brosse. A la fois avec rugosité et délicatesse. On y voyait un corps de femme jeté au sol, un couteau plongé en plein coeur. Ses cheveux couvraient sa figure, excepté la bouche, seule visible, ouverte sur un long, un abominable cri de terreur.
Antonin se pencha encore. Le couteau était fiché droit dans le corsage blanc mais, auparavant, il avait déjà frappé trois fois. Trois plaies, sous le sein, en un dessin qui pétrifia le jeune homme de stupeur.
Un vol d'oiseaux en "V". Le même observé lors de la séance de pose sur le corps de la jeune modèle. Celle-là même dont il pouvait sentir le parfum, si près, en cette seconde. Par quel sortilège ces blessures s'étaient-elles retrouvées, jumelles identiques, à un siècle d'écart ?
Flavie mit une main sur la sienne et reprit à voix basse :
- Le modèle n'a pas posé. Je crois...je crois...
Elle retint les mots. Il les prononça pour elle :
- ... qu'il l'a peinte telle qu'il l'a vue ? Morte ? Réellement morte ?
- Ma main à couper, dit-elle.
Et ladite main quitta le poignet d'Antonin. Il frissonna. Il prit l'un des pinceaux qu'il fit tourner entre ses doigts.
- Ce n'est ni de la martre ni de la soie, nota-t-il. Et quelle drôle de couleur. Elle me rappelle... Si seulement je me rappelais ce qu'elle me rappelle !
Les yeux de Flavie brillèrent.
- C'est aussi pour lui que je t'ai fait venir. Je veux que tu le vérifies de près, dit-elle. Toi qui es peintre, c'est quoi, à ton avis, cette matière brune collée sur la brosse ? De la peinture ?
Antonin palpa, scruta, renifla, réfléchit. Ce pouvait être mille choses. Un pigment, une pâte, un liquide, un aliment séché. Difficile à déterminer.
- Je peux l'emprunter ? dit-il pour finir. Edern est en fac de pharmacie, il fera analyser cette poudre au labo.
- Edern ?
- Mon grand frère.
Pour ne pas lui donner trop d'espoir, il précisa :
- Il n'est qu'en 4ème année.

***

Le lendemain, il appela son frère. Ils ne se voyaient plus très souvent depuis que leurs routes, l'une scientifique, l'autre artistique, s'étaient écartées. Bizarrement, lorsqu'on ne les connaissait pas, on prenait Edern pour l'étudiant des Beaux-Arts. Escogriffe perpétuellement décoiffé, la moue ironique, il chaussait du 45 en baskets avachies.
Antonin, nettement plus discret, portait depuis qu'il avait cinq ans la même raie côté gauche, chaussait aussi du 45 mais ses souliers étaient cirés.
Ayant convenu de dîner ensemble, Antonin retourna au musée d'Orsay, trouva à la librairie un ouvrage consacré aux petitsmaîtres post-impressionnistes. Il vérifia. Oui, Le Coeur déchiré y était. Il l'acheta et s'en retourna chez lui.
Par chance, le tableau d'Odilon Voret était reproduit sur une pleine page. Il put le détailler à loisir. Pensif, il promena machinalement sur l'image un des pinceaux que lui avait confiés Flavie.
Il eut alors la frayeur de sa vie.
Son bras, pris de fourmillements, fit un mouvement qu'Antonin ne contrôla pas. Ses doigts pressèrent le pinceau et... celui-ci s'agita. Sa pointe glissa en brèves courbes sur la page, dessina des contours...
Le jeune homme sentit une sueur tiède couler de la racine de ses cheveux à sa joue. Qu'arrivait-il à son bras ? A sa main ? A ses doigts ! Ils étaient doués de leur propre vie, n'obéissant ni à son cerveau ni à ses muscles... mais à eux-mêmes.
Lorsque la pointe du pinceau trempa dans un godet imaginaire et tapota le rebord d'un verre d'eau invisible avant de revenir "travailler" sur la photo du tableau, la sueur d'Antonin vira au totalement glacé.
Sa main retrouvait les gestes d'Odilon Voret. Le pinceau était en train de repeindre à travers lui Le Coeur déchiré !
Les poils de la brosse, cette brosse à la drôle de couleur familière, se fondirent littéralement dans la chevelure de l'inconnue poignardée. Le pinceau avait une texture, une blondeur identiques... Antonin crut qu'il devenait fou et lâcha son pinceau !
Mais il toucha au plus profond de l'horreur lorsqu'il vit que, droitier, il venait de peindre de sa main qui ne peignait ni n'écrivait jamais : la gauche !
Quel sortilège macabre venait de le posséder ?
Qui venait de peindre par son bras ?

A suivre…

Episode 3 : Deux frères



- Toi, tu as l'air bizarre, frangin ! lui lança Edern, arrivant en retard, à son habitude, Au repaire de Mandrin, un bistro de la Bastille.
- Dieu merci ! riposta Antonin.
Ils étaient heureux de se voir.
- J'ai un super truc à te raconter, ajouta-t-il.
- Vas-y, je suis prêt à caracoler de joie, fit l'autre en s'écroulant sur la banquette qu'Antonin avait laissée libre à son intention.
- Voilà. Je suis allé au musée d'Orsay...
- Tu parlais d'un super truc. Combien de fois es-tu allé au musée d'Orsay cette semaine ? bâilla son frère en triturant sa serviette.
- Et toi ? répliqua Antonin du tac au tac. Combien de fois dans ta vie ?
- Les doigts me manquent. Je t'avertis : si tu veux que je t'écoute, glisse vite une blonde dans ton histoire.
- Il y a une blonde dans mon histoire. Tu la plies mal, cette serviette.
- Elle est plus petite et prend moins de place ?
- On dirait.
- Alors elle est bien pliée. Dis, on ne va pas se disputer dans un troquet qui met autant d'hortensias sur son papier peint.
Antonin soupira, mais réussit à relater sa rencontre avec Flavie à l'atelier Kolodine, le peintre Odilon Voret, les stigmates si atrocement semblables aux coups de couteau du Coeur déchiré. Il n'y eut qu'une chose qu'il se sentit incapable de raconter : le pinceau qui peignait tout seul. Ça, il le garda pour lui.
Son frère le fixait de ses yeux au bleu limpide, en silence...
Antonin se versa un verre d'eau pétillante, le but. Quand il le reposa, Edern l'observait toujours en silence.
- Tu vas vraiment rester là à me regarder boire ? interrogea Antonin, habitué aux grandes scènes du 2 de son frère.
- J'ai besoin de divertissement et il me manque trois euros pour aller au cinéma.
- Sérieusement, tu en penses quoi, de toute cette histoire ?
- Ne te marie pas avec cette fille.
- Hein ! Mais quel rapport... ?
- Elle essaie de te rendre maboul. Quand elles veulent rendre maboul, c'est qu'elles visent le mariage.
- Tu es un crétin.
- "Je t'aimerai toujours. Si tu meurs, je meurs. Ma vie n'a aucun sens si tu ne prends pas la même marque de yaourt que moi". Pfff...
- Tu devrais être reporter de guerre.
Antonin regarda sa montre, puis il se retourna vers l'entrée du restaurant.
- Je lui ai donné rendez-vous.
Flavie arriva cinq minutes plus tard. Après s'être débarrassée de son manteau, elle vint vers eux. Elle portait une courte robe en fine laine bleue, des collants rouges et des petites bottines à la Peter Pan. Elle sentait toujours le savon rose.
Edern se métamorphosa sur-le-champ. Il lui baisa la main, commanda du champagne, la fit rire. Et recommença dans un autre ordre. Antonin avait l'habitude. Il le regarda faire son numéro, un sourire en coin. Même si cette fois, il s'en trouva très légèrement agacé.
- C'est vrai ? demandait Flavie. Vous voulez bien vous charger d'analyser cette matière sur le pinceau ?
- Sans aucun problème, susurra Edern comme s'il promettait du caviar. Si elle est organique, elle peut s'être détériorée au fil du temps. Néanmoins il faut essayer.
D'un air exagérément grave, il rangea dans sa poche le pinceau qu'Antonin avait soigneusement emballé dans un sachet à congélation.
- Edern est le savant de la famille, énonça Antonin, solennel. Il vise le CNRS. Sa matière préférée, c'est Shrek 1.
Ce fut un repas agréable et gai où Edern déploya le grand jeu et parla beaucoup. Flavie lui plaisait, manifestement.
- Tu n'as touché à rien, lui glissa perfidement Antonin quand le serveur vint reprendre leurs assiettes.
Edern haussa les épaules.
- Quand un type se donne tant de mal pour qu'une purée de lentilles ait la forme d'une lampe Art Nouille, dit-il, ce serait mesquin de tout démolir.
Après le café, lorsque Flavie descendit faire un tour aux lavabos, Antonin adressa une grimace pleine de sous-entendus à son frère.
- Voui, soupira ce dernier. Sérieuse. Mais délicieuse. Je pourrais l'épouser. Sais pas ce qui m'arrive.
- Déterre Freud et fais-le bosser à plein-temps sur ton cas.
Quand elle reparut, Antonin l'aida à enfiler son manteau tandis qu'Edern réglait l'addition avec sa carte. Avant de quitter les lieux, alors que la jeune fille, devant eux, ne pouvait pas entendre dans le brouhaha, Edern désigna le papier peint à son frère :
- Y a plus de fleurs que tout à l'heure, non ? Elles poussent ou elles se reproduisent ?
Tous deux éclatèrent de rire. Dehors, Edern ouvrit la bouche pour proposer quelque chose mais, là, Antonin le prit de vitesse :
- Je raccompagne Flavie. Tu t'occupes du pinceau, n'est-ce pas ?
Son frère s'inclina avec un discret sourire. Il embrassa la jeune fille sur les deux joues, tapa dans l'omoplate de son frère et s'éloigna.
- Quel charmeur ! dit-elle en riant. Vous avez l'air de vous entendre.
- On s'entend bien, confirma Antonin. Mais parfois il écoute mal.

***

Dans la nuit, Antonin se dressa subitement sur son lit. Il se demanda ce qui avait bien pu le sortir du sommeil. Il écouta. La studette était silencieuse.
Sa main. Elle était pleine de fourmillements. Il avait dû dormir dessus.
Il alluma.
Une image lui sauta tout de suite aux yeux. Il ne se souvenait pas avoir laissé le livre acheté à la librairie d'Orsay ouvert sur la table. Qui plus est, à la page du Coeur déchiré...
La fenêtre était entrouverte. Le vent ? Il se leva pour fermer. Un léger bruit ramena son regard vers la table.
Le second pinceau avait roulé sur Le Coeur déchiré.
Antonin eut une impulsion. Il alluma son ordinateur, scanna la page qu'il imprima. Il l'accrocha ensuite sur son chevalet et la contempla longuement.
Les fourmillements de sa main reprenaient. Son pouce fut agité d'un spasme, léger mais absolument irrépressible. Le jeune homme attrapa le pinceau, sa boîte de tubes, remplit un verre d'eau et se mit à peindre sur le scan du Coeur déchiré.
A dire la vérité, il n'était guère le capitaine du bateau. Les mouvements le propulsaient malgré lui.
Un moment, il eut même la sensation de s'endormir... Mais il n'avait pas dormi. Non, puisqu'il voyait, là, ce qu'il venait de peindre sur le scan du tableau : une scène avec un personnage qui n'existait pas dans le tableau original.
Il dirigea sa lampe d'architecte sur ce rajout qui avait jailli de sa main.
La jeune inconnue était toujours étendue sur le sol. Le vol d'oiseaux sanglants maculait toujours son corsage blanc. Mais le couteau n'était plus dans sa poitrine.
Antonin scruta le tableau, à la recherche du couteau.
Il le trouva, dans un angle, à droite. A demi caché par un rideau d'un vert presque noir - un rideau qui n'existait pas sur le tableau initial - un homme tapi, à peine visible, le brandissait.
Fébrile, Antonin s'aida d'une loupe. Mais le visage de l'homme était flou, noyé par une pénombre glauque.
Le coeur battant, il parcourut chaque millimètre de cette copie qui était devenue (et de quelle façon extraordinaire !) un avatar de l'original.
Il avait sous les yeux la scène " après le crime ". Car il s'agissait bien d'un crime ! Même si l'assassin demeurait à l'abri de son rideau vert sombre.
Antonin se redressa. Vite, appeler Flavie ! Tant pis pour l'heure. Elle ne pourrait pas lui en vouloir.
Il se rua sur son portable. Dans la précipitation, le verre où il avait rincé le pinceau se fracassa sur le sol dans un vacarme amplifié par la nuit.
Il récolta les brisures, mais au moment de les rassembler au creux d'une feuille de brouillon, il se coupa le pouce. Il poussa un juron, se mit à la recherche de mouchoir, d'essuie-tout, d'un torchon propre, bref de quelque chose, car son doigt saignait abondamment.
Mais au lieu du paquet de Kleenex qui était à sa portée, la main valide d'Antonin s'empara du pinceau, plongea dans le sang qui jaillissait de son pouce entaillé et, sans qu'il pût faire quoi que ce soit pour contrer la force qui le pilotait, il dessina des lettres de sang sur le scan du tableau.
Antonin regarda fixement ce qu'il avait écrit comme s'il ne l'avait jamais écrit. On eût dit un fax sanglant envoyé par un expéditeur inconnu depuis une contrée lointaine.
Il se laissa tomber sur les coussins de son Clic-clac, et lut :
Marie Legay.

A suivre…

Episode 4 : L'inconnue poignardée porte un nom



Les Archives de la Police se situaient dans un grand cube en béton au pied de la Montagne Sainte-Geneviève. A l'accueil du rez-de-chaussée, un policier leur indiqua l'étage.
- Pourquoi se sent-on toujours coupable face à un policier ?
demanda Flavie dans l'ascenseur.
- Le péché originel, répondit Antonin, péremptoire.
Ils pouffèrent. Aujourd'hui, le parfum de la jeune fille évoquait un savon bleu. Qu'Antonin aima autant que le rose.
Ils débouchèrent sur un palier étroit, firent un détour par le Musée de la Police. On pouvait y admirer l'ahurissante plaque d'immeuble de l'abominable docteur Petiot, un sergent de ville en cire, un authentique poteau d'exécution criblé de balles… Flavie saisit le bras d'Antonin en frissonnant, son petit visage soudain tout pâle. Ils retrouvèrent le palier et entrèrent aux Archives.
Ils les avaient imaginées vastes, modernes, métalliques, entrecoupées de linéaires d'ordinateurs. C'était une pièce de la taille d'une salle de lecture de bibliothèque municipale en province, aux vitrines bourrées de livres, de catalogues en piles, de répertoires. Autour d'une table centrale, des gens feuilletaient, lisaient, compulsaient.
Ils remplirent une fiche. Au moment d'inscrire l'objet de leurs recherches, Antonin hésita. Flavie lui prit doucement le stylo des doigts et écrivit pour lui Marie Legay.
Ils attendirent dans un silence plein de nervosité. Au bout d'un moment, on leur apporta une reliure d'un beige délavé qui contenait une trentaine de pages fines, formulaires, rapports médicaux, témoignages, qu'ils lurent dans un silence de recueillement. Marie Legay était née en 1893 à Fougères, de Lucien et Émilienne Legay. Elle avait deux soeurs et un petit frère, Jean. Sa famille s'était installée à Paris en 1902. Elle était entrée comme petit rat à l'Opéra et venait d'être promue ballerine lorsque sa disparition avait été signalée aux autorités de police. Apolline Bourdin, son amie de la classe de danse, l'avait quittée le 24 février 1910 vers 5 heures de l'après-midi rue des Martyrs et ne l'avait plus revue. La jeune fille travaillait cet après-midi-là comme modèle auprès d'un peintre à la respectabilité reconnue, Odilon Voret, 54 ans, lequel avait été interrogé par la police. Il était resté seul avec Marie une bonne heure puisque son élève Théo Mallat était parti tôt. Mais il avait un alibi. Julia Voret, l'épouse d'Odilon, accompagnée d'un couple d'invités, se trouvait dans le salon mitoyen. Ils avaient rejoint l'atelier sitôt le départ de la jeune danseuse, ayant entendu la porte de l'atelier claquer, signal qu'ils pouvaient entrer sans déranger. Non, ils n'avaient vu personne, uniquement Odilon Voret qui nettoyait paisiblement son matériel.
- C'est Marie Legay sur le tableau ! s'écria Flavie lorsqu'ils sortirent. Le Coeur déchiré, c'est elle ! Elle a été assassinée. J'en suis certaine.
- Mais, dit Antonin. Le mobile ? Le criminel ?
Ils s'installèrent dans un minuscule café barré de grosses poutres, rue Lanneau, près du Collège de France. Flavie fourra les poings dans ses poches, le front soucieux.
- Le mobile ? La représenter dans la mort, répondit-elle gravement. Représenter la mort. Odilon se rêvait grand peintre. En la tuant il s'est trouvé une inspiration inédite. Ce tableau devait faire sa gloire. Et il l'a faite ! Seulement, après, l'homme a été incapable de peindre autre chose. Est-ce qu'à l'époque, on utilisait déjà les empreintes digitales ?
- Au musée de la police, il est question d'une affaire Scheffer, en 1902 ou 1904, lui rappela Antonin. Premier cas de culpabilité prouvée par empreintes.
- Mais aucune empreinte signalée dans la disparition de Marie Legay, soupira Flavie.
- Non. Mais nous avons son groupe sanguin. B+. C'était sur le rapport selon lequel elle avait donné son sang pour les blessés de la grande crue.
Ils se rendirent à la Bilipo, la Bibliothèque des Littératures Policières, où ils se plongèrent dans les périodiques de l'époque, Le Petit Journal, L'illustration, L'oeil de la Police. Ils y avaient quelques articles aux titres sensationnels : La Femme découpée en morceaux. Le Sculpteur de chair. L'Enfant crucifié
- Tiens, lis ça, dit soudain Antonin. Le Fétichiste.
Juin 1921. L'artiste vole des mèches de cheveux à ses modèles féminins pour se fabriquer des pinceaux. Odilon Voret, peintre oublié qui eut son instant de célébrité avec une oeuvre intitulée Le Coeur déchiré, a été verbalisé suite à une plainte d'un modèle dont il avait sacrifié une importante portion de tresse, censée lui transmettre l'âme de son sujet
Tous deux se dévisagèrent, frappés par la même idée.
- Nos pinceaux ont été faits avec les cheveux de Marie, s'exclama Flavie à voix basse. Quelque chose d'elle est ainsi parvenu jusqu'à nous et a… a établi le contact. Elle nous parle. Elle nous supplie de démasquer son assassin. Que tu sois peintre a fait de toi son… son messager.
Son joli nez frémissait.
Après deux longues heures de recherches, leur vue commença à se brouiller, leur esprit à se déconcentrer. Ils avaient passé la journée à déchiffrer des pages denses, aux écritures serrées, souvent minuscules. Flavie chercha la paume d'Antonin, comme elle aurait cherché un coin de couverture pour se réchauffer. Il soupira et lui pressa les doigts avec douceur.
- Je rêve d'un dessin animé avec des chansons mièvres et des couleurs bonbon, fit-elle d'une voix lasse.
- Celui avec la méchante reine qui fait arracher le coeur ? Ou celui de l'affreuse sorcière qui empoisonne ? Ou de la vilaine dame qui se fait des manteaux avec des chiens ? Ou celui…
- D'accord. La vie est parfois aussi méchante qu'un dessin animé.
Flavie allait refermer une revue lorsque son oeil tomba sur un entrefilet du Petit Journal de mai 1911. Elle se redressa et lut à voix haute, du moins aussi haute qu'il est possible de le faire dans une bibliothèque :
Mort de Théo Mallat, étudiant aux Beaux-Arts. Le jeune homme s'est tiré une balle de pistolet dans la tempe gauche. Il semblerait qu'une peine de coeur soit la cause de ce suicide. Il a laissé un mot où il demande pardon à ceux qui l'aiment. "Mais, a-t-il écrit, je suis doublement dépossédé. La vie est trop cruelle sans elles". On ignore qui sont ces "elles". Personne ne lui connaissait d'amoureuse. Encore moins deux.
- Tu ne te souviens pas ? dit Flavie à Antonin. Théo Mallat, c'était l'élève d'Odilon. Son nom est cité dans le dossier sur Marie.
Il avait quitté l'atelier avant elle.
- Eh bien ?
- Eh bien, je ne sais pas, soupira-t-elle, fatiguée. As-tu des nouvelles d'Edern ?

***

Ils en eurent 48 heures plus tard.
- Salut, vieux ! fit sa voix dans le portable d'Antonin. J'ai des réponses à tes questions !
- Vite ! Qui est le premier, l'oeuf ou la poule ?
- Hématies centenaires. Ce truc sur le pinceau, c'est du sang vieilli en fût de chêne. Un siècle.
- Si tu n'es pas drôle, tu es au moins utile. Quel groupe ?
- O+. Où est notre jolie blonde ? reprit Edern.
- En répétition. Elle participe à un spectacle ce soir.
- Elle supportera deux yeux supplémentaires braqués sur son joli petit corps ? Alors je viens. Ça se passera où ?
Antonin le lui dit, soupira et raccrocha. O+.
Le sang n'était donc pas celui de Marie qui était B+.
Etait-ce celui d'Odilon ? Si oui, la culpabilité du peintre basculait dans la quasi-certitude. Mais le moyen d'obtenir une preuve ?

***

La réponse arriva par hasard.
Le ballet dans lequel Flavie dansait ce soir-là s'intitulait "Sanguine". La jeune fille y avait le rôle d'un arbre dans la tempête et portait un justaucorps brique qui réjouit proprement Edern.
Après la représentation, il convia son frère et la jeune fille à une pizza sur le pouce, dans une gargote aux dimensions d'une armoire où l'on mangeait debout. Au milieu d'une bouchée, il fixa sa part de pizza.
- Quoi ? fit Antonin.
- Quoi ? fit Flavie.
Edern leur montra une petite virgule brune sur le fromage.
- Quoi ? répéta Antonin.
- Oui, quoi ? répéta Flavie.
- Un cil. Il appartient à l'un des pizzaïolo.
- Lequel ? Ils sont tous bruns ou châtains.
- Je pourrais le retrouver. Un peu de salive, et hop, comparatif d'ADN. Si le type a en plus craché dans la mozzarella, il est cuit.
Ad Nauseam.
- J'ai une solution plus reposante, dit Flavie. Avalez en fermant les yeux, sans poser de question.
La suggestion parut le charmer. Il mordit dans son triangle de pizza.
- Hé ! s'exclama Antonin. Voilà comment on saura si le sang du pinceau est celui du peintre. On fait un test ADN.
- Mais Odilon n'est plus là pour nous accorder son auguste crachat ni même le moindre prélèvement.
- Non, fit Antonin avec un petit sourire malin. Mais nous avons son arrière-arrière-petite-fille.
- Je ne comprends pas, protesta l'arrière-arrière-petite-fille.
- Si on établit un lien de parenté entre l'ADN de ce sang et l'ADN de Flavie, le sang du pinceau ne pourra être QUE celui d'Odilon. Vu ?

***

Le résultat leur parvint près de trois semaines plus tard : le sang trouvé sur le pinceau et l'ADN de Flavie n'avaient aucun lien de parenté.
Le sang n'était donc pas celui d'Odilon.
Antonin avait été tellement persuadé du contraire que la nouvelle le stupéfia. Flavie le consola devant un strudel à la pâtisserie viennoise de la rue de l'Ecole de Médecine.
- Tout de même, s'écria-t-il en mâchouillant un rond de pomme. Cela veut dire que… que…
- Oui, dit doucement Flavie. Cela veut dire qu'il y a un 3ème larron dans l'histoire. Un qu'on n'a pas venu venir. Un 3ème homme.
- Qui ?

A suivre…

Episode 5 : Scène de crime

Flavie n'était encore jamais venue à la studette. Antonin était un peu embarrassé de l'étroitesse du lieu, source d'un désordre chronique. Sa mère ne s'était pas gênée pour lui dire que ça ressemblait à l'estomac d'une chèvre.
La studette avait un air de lassitude mélancolique. On a beau parler de "joyeux bordel", joyeux ça ne l'était jamais.
Et puis ils étaient tous deux bien trop abattus. Estomaqués par un acide désoxyribonucléique qui bouleversait toutes leurs théories, balayait leur espoir de jamais savoir qui avait tué Marie Legay.
Flavie s'effondra sur le Clic-clac. Antonin mit de l'eau à bouillir et s'y effondra à son tour. La jeune fille vint se blottir contre lui. Elle n'avait pas trop d'alternative, vu le bazar. Et Antonin se dit que, finalement, "joyeux" pouvait convenir en la circonstance.
- On récapitule ? dit Flavie.
Il opina, mais avant de commencer il alla chercher deux clémentines, une pour elle, une pour lui. Chacun se mit à éplucher son fruit, lentement, pensivement.
- Marie Legay, commença Flavie, ballerine à l'Opéra de Paris, disparaît après une séance de pose, durant l'hiver 1910, chez un peintre où elle se rend régulièrement.
- Odilon Voret, la cinquantaine, cherche le succès et la reconnaissance. Il y goûte brièvement avec Le Coeur déchiré, tableau qui reste son unique succès. Ensuite, plus rien. Il sèche.
- 2010. Exposition Crime et Châtiment au Musée d'Orsay. L'occasion enfin pour Marie Legay de se rappeler à notre bon souvenir via Goya, de nous faire comprendre que sa disparition cache un meurtre et que ce meurtre a un coupable.
Antonin avait englouti sa clémentine sans s'en apercevoir. Il vola un quartier à Flavie.
- Et là, dit-il, impossible de raconter la suite sous peine d'être pris pour des échappés de l'asile. Ma main gauche se met à peindre toute seule alors que je suis droitier. Et voilà ce que je dessine.
Il tendit le bras, prit sur la table à dessin la copie du Coeur déchiré qu'il avait tant "barbouillée". Il se renfonça dans le Clic-clac.
- Regardons-le attentivement, dit Flavie. Que voit-on ? Marie Legay, étendue. Elle vient d'être poignardée de quatre coups de couteau. Les blessures ont une disposition assez particulière pour qu'on puisse y voir une ressemblance indéniable avec les cicatrices que maman et moi portons sur le corps. Ce qui est déjà, en soi, une forme d'héritage de châtiment bien que je sois aussi innocente que l'agneau nouveau-né.
- Et ceci bien que tu te sentes coupable dès que tu vois un flic, comme 98 % de la planète. Les 2 % restants étant probablement de vrais coupables.
- On s'égare. Tu me donnes une autre clémentine ? Et le livre sur les petits-maîtres post-impressionnistes ? On va comparer le tableau original et celui que tu as "repeint". Le jeu des 7 erreurs, en somme. Quelles différences voit-on ?
- Un homme en plus.
- Avec un couteau.
- Caché par un rideau vert obscur.
- Un portemanteau vide.
- C'est tout.
- On est bien avancés.
Ils se turent. Flavie suçota son quartier de clémentine. Soudain Antonin se redressa. Il regarda sa main gauche comme si elle allait lui exploser à la figure. Flavie comprit.
Elle se leva en hâte, lui tendit le pinceau, ouvrit la boîte de godets et emplit d'eau un gobelet. La main d'Antonin rinça soigneusement le pinceau, dilua un peu de couleur et se mit à peindre.
Ce fut précis et assez rapide. Quand il eut terminé, on pouvait voir une blouse gris bleu suspendue au portemanteau, une lavallière jaune pâle et, sortant d'une poche, une paire de lunettes à la monture octogonale.
Antonin reposa le dessin.
- Je sais ! dit-il, subitement inspiré. Je sais ce qu'on va faire.
- Quoi ?
- Une reconstitution du crime.
Le regard que lui lança Flavie lui donna l'impression d'être Einstein, Gengis Khan et la baleine blanche réunis.
- C'est génial ! souffla-t-elle.
- Je serai le peintre. Tu seras la victime.

***

Une heure plus tard, la studette avait des allures de Mer Rouge au passage des Hébreux. Ils avaient repoussé les meubles contre un mur. En face, ils avaient ordonnancé la pièce au plus près de ce qu'elle paraissait être sur le tableau du Coeur déchiré. Ils pendirent une veste et une cravate à la patère Ikéa, accrochèrent un rideau sombre.
Flavie enfila une chemise blanche d'Antonin en guise de corsage 1910... et ils se retrouvèrent face à face, riant un peu nerveusement.
- On commence.
- On commence.
Antonin prit une feuille de dessin, format raisin, ferma les yeux. Il eut la satisfaction de sentir que sa main était à nouveau parcourue des fourmillements familiers. Il prit le pinceau et les yeux mi-clos, abandonna ses doigts à la force qui les guidait.
Brusquement, il lâcha le pinceau. Une violente douleur lui traversa les tempes.
Flavie le vit bondir comme un tigre en direction du coin cuisine. Il ouvrit violemment un tiroir, farfouilla dans un fracas métallique et sortit un long couteau à la pointe d'acier effilée, brillante comme un éclat de verre.
Lorsqu'il fit volte-face, elle ne le reconnut pas.
La figure d'Antonin était habituellement empreinte de douceur, son sourire était rieur et ses joues avaient encore un peu de rondeur.
Mais en cette minute, ses yeux avaient la noirceur des clous, ses mâchoires étaient serrées. Couteau brandi, il se jeta sur elle d'un air si féroce, si décidé, si criminel, qu'elle se mit à hurler.

A suivre…

Episode 6 : Crime et châtiments

Le cri le stoppa net. Antonin battit des paupières. Son regard n'était pas le regard qu'elle connaissait. Mais son poing s'était ouvert, le couteau glissa par terre.
Ensuite, comme s'il était sous hypnose, ou en transes, ou en plein somnambulisme, il retourna à la feuille au format raisin sur la table. Avec des pastels de couleur, il amorça quelques traits, ouvrant et fermant alternativement les yeux sur un monde qu'il était seul à distinguer.
Sur la feuille, peu à peu, Flavie vit apparaître un visage.
C'était le visage d'un jeune homme inconnu, en blouse bleu gris, une lavallière jaune paille nouée au cou. Ses yeux de myope se cachaient derrière de petites lunettes dont la fine monture était octogonale.
Quand il eut terminé, Antonin poussa un long soupir, comme s'il se dégonflait. Sa main retomba telle une fleur morte.
Il rouvrit les paupières. Il pivota, aperçut le dessin au pastel. Il interrogea Flavie du regard.
- Je ne sais pas, répondit-elle. Je ne le connais pas plus que toi.
Elle alla se blottir entre ses bras.
- Il est la dernière personne qu’a vue Marie Legay. Le 3e homme. Un parfait inconnu.
Elle inclina la tête.
- Embrasse-moi, lui dit-elle.
Il l'embrassa. Ils restèrent serrés dans les bras l'un de l'autre un long moment.
- Une chose est certaine, conclut-elle dans un murmure. Son meurtrier n'était pas Odilon.

***

8 ans plus tard...
Antonin Vertov avait renoncé à être peintre mais était devenu un excellent professeur d'arts plastiques, et cela était très bien ainsi. Un poste s'était libéré à l'atelier Kolodine, qu'il avait accepté sans trop réfléchir mais s'en félicita par la suite.
Il avait épousé une jeune femme qu'il aimait profondément. Elle se prénommait Élisabeth et ils allaient avoir leur deuxième petit garçon.
En fin d'année scolaire, il fut décidé que l'école Kolodine déménagerait pendant les vacances d'été. Les nouveaux locaux n'étaient pas loin mais l'atelier ayant accumulé plus d'un siècle d'archives, la directrice demanda aux enseignants un coup de main.
Un matin de juin, Antonin vida avec un collègue le contenu de coffres, de cartons et de dossiers enfouis au fond d'armoires poussiéreuses dans les soupentes et les combles. Ils attaquèrent la dernière après le déjeuner.
Il était environ 15 heures, il songeait à stopper là cette journée fastidieuse lorsqu'une enveloppe tomba d'une tablette. Une enveloppe très vieille, très pâle, presque friable.
Elle contenait des daguerréotypes. Des portraits de jeunes gens, de jeunes filles (assez peu). Des anciens élèves du temps où le concept de photo de classe n'existait pas encore. Antonin fit glisser les photos une à une.
Un portrait l'arrêta. Ses oreilles bourdonnèrent. Il alla à la lumière pour mieux l'examiner. Il resta comme ça quelques minutes. Puis il descendit dans sa salle de cours, glissa le portrait dans une chemise en carton. Il appela Elisabeth pour lui dire qu'il passait chez son frère mais ne rentrerait pas trop tard.
Il se rendit chez Edern à l’autre bout de Paris. Il n'avait même pas songé à appeler avant. Au bas de l'immeuble, il espéra que Flavie serait chez elle.
Elle ouvrit au premier coup de sonnette. Elle était seule. Elle ne sentait plus le savon rose ni le savon bleu, mais un parfum cher et sophistiqué qui lui allait fort bien néanmoins. Edern gagnait désormais beaucoup d'argent, il occupait un poste important dans un labo qui avait breveté un vaccin contre une grippe non répertoriée jusqu'ici.
- Antonin ! s’exclama-t-elle en s'essuyant les mains pour mieux lui plaquer deux bises sonores sur les joues. J'épluche des radis. Je t’en sers quelques-uns avec du sel ?
Il fit non en souriant. Dans le salon, il n'attendit pas. Il n'en avait pas la force. Il ouvrit le sac, en sortit le daguerréotype qu'il déposa sur la table.
Flavie pâlit. Elle prit une chaise pour contempler le portrait.
- C’est lui, n’est-ce pas ? dit-elle dans une espèce de gémissement. Le même jeune homme inconnu que tu as dessiné ce soir-là. La même blouse gris bleu, la lavallière jaune paille et ces petites lunettes à la drôle de forme. C'est lui.
- L’assassin de Marie Legay.
- Comment en être sûr ?
- Les élèves de l'atelier, à cette époque, se faisaient tous photographier avec leurs travaux en arrière-plan. Regarde celui-ci.
Elle obéit et prêta davantage d'attention au décor autour du jeune artiste. Un paysage de toile peinte, un chevalet… Sur le chevalet, un tableau. Il était posé en oblique mais on voyait parfaitement qu'il s'agissait d’une très jeune fille blonde en corsage blanc.
- Mais, souffla Flavie, ça pourrait être n'importe quelle jeune fille de dix-sept ans !
Il tira une loupe de sa poche.
- Observe bien, Dans le coin à droite du tableau.
Elle plaça la loupe et scruta ce qu'il indiquait. L'artiste y avait croqué une série d'études de pied de danseuse en chausson.
Elle s'assit et mordit le radis qu'elle tenait. Elle reposa la moitié qui restait sur la table.
- Comment s'appelle-t-il ?
- C'est inscrit au dos. Théo Mallat.
Elle fronça les sourcils.
- Ce nom t'est familier, n'est-ce pas ? dit-il avec un sourire un peu las. Et pour cause, c'est le jeune étudiant qui assistait Odilon Voret. Il a dû dessiner Marie pendant les séances de pose chez Voret. Ou de mémoire.
- Théo Mallat, répéta Flavie. Il s'est suicidé d'un coup de pistolet. C'était écrit dans ce vieux journal aux archives de la Bilipo...
- Tu te souviens, reprit Antonin, que Théo Mallat "s'est tiré une balle dans la tempe gauche". La balle du gaucher. Et lorsque je "peignais" dans cet état second qui me faisait toujours me demander si je n'étais pas dingue... Tu te souviens, je peignais de la main gauche alors que je suis droitier et bien incapable d'écrire ou de dessiner en temps normal avec cette main... ? Tu te souviens ?
Elle hocha la tête.
- Je crois que Marie nous a laissé tous ces indices pour nous mettre sur la voie, dit-il. Depuis un siècle, elle essaie de se faire entendre.
- Que crois-tu qu'il s'est passé ce jour-là ? chuchota-t-elle, le jour où Marie a été tuée ?
- Peut-être ce pauvre garçon était-il amoureux d'elle. Le savait-elle ou non ? On ne peut plus répondre. Peut-être voulait-il la peindre mais n'avait pas les moyens de la payer comme modèle. Mais dans cette histoire folle, l'hypothèse la plus folle et pourtant la plus plausible qui me vienne, c'est que...
- Que... ?
C'est lui le véritable auteur du Coeur déchiré. Il poignarde Marie et l'immortalise... dans la mort. Il peint comme jamais il n'a peint. Mais après s'être débarrassé du corps, le tableau lui brûle les doigts. Et la conscience. A la fois il en est fier et elle lui fait peur. Il sait que c'est une oeuvre puissante et monstrueusement belle. Mais il ne se sent pas de taille à affronter le flot de questions et de curiosité qui ne manquera pas. C'était probablement un jeune homme très introverti. Alors... il fait quelque chose d'étrange, d'incroyable, mais d'absolument logique. l présente la toile à son maître. A Odilon Voret. Lequel comprend tout de suite qu'il a tué cette jeune fille que tout le monde recherche. En outre, il en conçoit une violente jalousie. Voilà ce jeune qui révèle une force artistique qu'il n'aura jamais, lui. Alors Odilon lui propose un marché. Un marché du diable. Il signera ce tableau "Odilon Voret", en échange, il ne le dénoncera pas. Peut-être même lui donne-t-il un peu d'argent. Mais au bout d'un an, c'en est trop pour notre jeune Théo. Il a tué sa belle et il a tué son oeuvre. Ce sont les deux "elles" de son mot d'adieu... C'est un paria, un assassin. Il se tire une balle dans la tempe. Quant à Voret, bien entendu il ne peut pas peindre comme son élève. Il ne se tue pas, mais il meurt à peu à peu d'impuissance artistique, de n'être rien qu'un petit-maître.
Antonin poussa un soupir.
- Attends, lui dit Flavie après un instant de silence.
Elle alla ouvrir un placard à l'autre bout de l'appartement et revint avec un paquet plat.
- Moi aussi, j'ai des reliques, dit-elle avec un pâle sourire.
Elle sortit la copie qu'Antonin avait peinte et repeinte sous l'impulsion de cette force invisible qui avait peut-être été le long cri de Marie Legay dans les couloirs du Temps, du Crime et du Châtiment.
Voilà des années qu'il ne l'avait revue. Il prit un stylo qui traînait sur le buffet. Il eut une hésitation.
La pointe flotta au-dessus du Coeur déchiré, sous les lettres de sang que les années avaient brunies, puis, avec lenteur, à l'endroit de la signature, de la main gauche, il écrivit : THÉO MALLAT.
Lorsqu'elle voulut ranger l'image dans la boîte, Flavie étouffa un cri. Une goutte de sang avait coulé du "M" de Mallat.
Surtout, si on y regardait mieux, on distinguait nettement que le corps de la morte s'était enfin détendu. La bouche ne criait plus.

FIN



Manifestation


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