Victor Baltard et les Halles centrales de Paris.

La pratique urbaine de l'architecture: Victor Baltard et les Halles centrales de Paris.

Christopher Mead, Université du Nouveau Mexique

Christopher Mead
Je voudrais commencer par remercier le Musée d'Orsay, et en particulier Alice Thomine-Berrada, de m'avoir invité à faire cette conférence à l'occasion de l'exposition consacrée à Victor Baltard. C'est une heureuse coïncidence que cette exposition ait lieu la même année que la parution de mon livre consacré à la carrière municipale de Victor Baltard, Faire le Paris Moderne : les halles centrales de Victor Baltard et la pratique urbaine de l'architecture. Je remercie Alice Thomine- Berrada aussi pour sa traduction habile de ma conférence.

Conçues par Victor Baltard, les Halles centrales de Paris furent construites en plusieurs phases successives entre 1854 et 1874. Jusqu'à leur démolition en 1971, les Halles sont restées, au cœur de Paris, comme la preuve matérielle de la transformation de la ville et de sa modernisation sous la direction de Georges Eugène Haussmann, préfet de la Seine de 1853 à 1870. Premier bâtiment public dans la ville à être construit entièrement en fer, brique, verre et bois, les halles ont été un moment significatif dans l'histoire de l'architecture industrielle au dix-neuvième siècle. En même temps, les halles furent un instrument de renouvellement urbain, qui transforma un quartier médiéval délabré de Paris en un ensemble, raisonné et ordonné, de pavillons et de rues. Industrielles et utilitaires, les Halles centrales illustraient une conception radicalement nouvelle de l'architecture, qui a rompu, en apparence, avec la tradition et les modèles historiques du développement urbain, pour répondre aux nouvelles réalités économiques et nouveaux modes de fonctionnement de la ville. Comme Bertrand Lemoine l'a expliqué en 1980, les pavillons de Baltard et son système de rues couvertes étaient des machines industrielles qui "s'inscrivent […] dans un système autonome, complet, indépendant de la ville sur laquelle elles s'implantent comme un corps étranger."
Mais est-ce que les Halles centrales étaient réellement sans rapport avec la ville historique dans laquelle elles ont été construites ? C'est la question que j'aborde dans mon livre sur Victor Baltard. J'y défends l'idée que les Halles centrales n'étaient pas étrangères à Paris, mais qu'elles ont en réalité emprunté leurs caractéristiques formelles et spatiales de constructions publiques aux espaces et formes urbaines de la ville elle-même. Dans cette conférence, je vais résumer ce raisonnement. Je vais d'abord distinguer les approches fonctionnelles et typologiques des halles. Ensuite, je considérerai comment Baltard a combiné urbanisme et architecture dans une conception qui a réconcilié la forme traditionnelle de la ville avec l'industrialisation radicale du dix-neuvième siècle.

Victor Baltard et Félix CalletHalles centrales, 1854-74. Vue perspective© Musée d'Orsay / Patrice Schmidt

Une grande part de l'histoire des Halles centrales a été comprise et expliquée en termes d'utilité, en tant qu'abris métalliques industriels dont la forme résultait directement de la fonction. Suivant l'expression des architectes modernes, la forme suit la fonction. Les dix pavillons et les rues couvertes qui composaient le marché à l'origine, ont servi en tant qu'espace spécialisé pour commercialiser et distribuer la nourriture dans une métropole croissant rapidement. Les halles étaient à la fois organisées suivant des zones, correspondant chacune à un pavillon séparé pour les différentes catégories de nourriture et intégrées par leurs rues dans un efficace réseau de transport. Appartenant au même système de circulation qui a innervé la ville de boulevards et de gares, les Halles centrales concentraient les produits alimentaires sur un site pour les distribuer de nouveau à travers la ville. Armand Husson— économiste saint-simonien, fonctionnaire municipal, et participant avec Baltard à l'organisation des halles —donna une évaluation quantifié du système dans son livre, Les Consommations de Paris, édité en 1856 et réédité en 1875.

Avant 1872, lorsque la population de Paris atteignit presque 2 millions, Husson calcula que des Parisiens consommaient chaque année plus de 1 million de kilogrammes de produits alimentaires solides et presque 600 millions de litres de liquides. Pour satisfaire cet appétit, presque 5 millions de milliers de tonnes de marchandises étaient livrées quotidiennement par le train aux huit gares de chemin de fer de Paris. Husson évaluait que chaque jour 4500 chariots, tirés par des chevaux ou manuellement, étaient utilisés en moyenne pour transporter la nourriture dans la ville, la livrant d'abord aux Halles centrales, et la distribuant ensuite à travers Paris dans les marchés locaux, les magasins, et les restaurants.

Victor Baltard et Félix CalletLes Halles centrales : vue intérieure du pavillon n°4© Musée d'Orsay / Patrice Schmidt
Charles GarnierNouvel Opéra (1861-75) : façade principale © Musée d'Orsay / Patrice Schmidt

En 1873, Emile Zola recourait à une métaphore déjà en usage avant 1854, lorsqu'il décrivait les Halles centrales comme le "ventre de Paris" dans son roman éponyme. Mais il s'agissait d'un ventre mécanisé de la Révolution Industrielle, "une usine moderne [ …] quelque chaudière destinée à la digestion du peuple, gigantesque ventre de métal, boulonné, rivé, fait de bois, de verre et de fonte, d'une élégance et d'une puissance de moteur mécanique." L'ère de la machine était arrivée et avec cela une nouvelle et étrange sorte d'architecture. La différence avec les bâtiments traditionnels était claire. Les monuments publics contemporains comme le nouvel opéra de Charles Garnier respectaient les conventions du classicisme français, revêtant leur structure de décors sculptés et de références aux ordres classiques, cachant l'usage important du métal derrière des façades de maçonnerie.
L'architecture fonctionnelle des Halles centrales se dégageait de ces conventions, ne gardant que la nudité de sa structure : mur-rideau en brique, bois et verre, maintenus par une structure apparente de fonte et de fer, qui couvrait environ 40.000 mètres carrés d'espace intérieur fluide sous un toit continu, protecteur.

En rendant floues les frontières habituelles, entre la rue et la construction, l'intérieur et l'extérieur, le public et le privé, les halles combinèrent des pavillons et des rues en un seul système, transparent et raisonné. A partir de ce moment, les constructions n'étaient plus des objets finis, fermés, enserrés par des murs de maçonnerie opaques et isolés les uns des autres par des rues et des places. Les halles rompaient avec la conception classique de l'architecture comme un tout unifié, limité et indépendant. L'architecture devenait un système additif et ouvert de répétition, d'unités interchangeables qui, de la structure aux espaces, pouvaient être prolongées indéfiniment jusqu'à ce que les demandes fonctionnelles du programme aient été satisfaites.

Charles François Bossu, dit MarvilleVue d'une rue couverte des halles© Musée d'Orsay / Patrice Schmidt

Cette approche utilitariste était dominante jusqu'à la démolition des Halles centrales en 1971. Depuis leur origine, l'utilisation des halles s'était complexifiée du fait de leur emplacement au cœur de Paris. Le quartier historique des Halles accueillait le marché depuis le douzième siècle. Mais le marché des Champeaux, qui était à l'origine dans un champ à l'extérieur de la ville, se trouva peu à peu absorbé dans la métropole en croissance, transformant ce site périphérique en un emplacement central. Dans une ville qui devenait rapidement plus grande, plus peuplée et saturée au dix-neuvième siècle, cette centralité a compliqué le fonctionnement des Halles : la nourriture transportée dans Paris chaque jour de l'extérieur de la ville, devait d'abord être apportée dans le centre encombré, avant d'être redistribué à chaque coin de la ville. Les Halles étaient déjà condamnées à l'obsolescence à la fin du dix-neuvième siècle, quand la réfrigération rendait moins nécessaire le besoin de distribuer la nourriture à la ville tous les jours. Avant les années '50, le quartier des Halles était déjà la cible des urbanistes, qui voulurent supprimer ce qui était devenu une zone de trafic de drogue et de prostitution.

Ce n'est que la nostalgie qui a retardé jusqu'à 1969 la décision de remplacer les Halles centrales, par un nouveau centre d'échange commercial à Rungis, un centre situé en périphérie de la ville où les camionnettes de livraison bénéficiaient d'un accès facile grâce au périphérique. Pendant quelques années brèves, de 1969 jusqu'à 1971, les Halles centrales devinrent un espace multifonctionnel pour des spectacles, des expositions et des événements culturels. Leur démolition en 1971 laissa derrière elles un vide correspondant aux dix îlots, rempli, incomplètement et de façon peu satisfaisante, par le désordre urbain d'une station de métro, d'un centre commercial, et d'un parc.

Victor Baltard et Félix Calletcentrales (1854-74) : plan général© Musée d'Orsay / Patrice Schmidt

La démolition des Halles centrales a provoqué un vif débat entre fonctionnalistes et défenseurs de l'environnement, un débat qui peut être comparé dans son importance à celui provoqué aux États-Unis par la démolition en 1963 de Penn Station à New York. Les fonctionnalistes soutenaient que les pavillons méritaient d'être détruits, parce qu'ils ne répondaient plus, depuis longtemps, à leur usage pratique. Les défenseurs de l'environnement répondaient que les pavillons étaient beaucoup plus que des structures utilitaires répondant à une simple fonction : bien au contraire, ils constituaient des espaces parfaitement flexibles qui pouvaient être adaptés à de multiples utilisations. Malheureusement, ce débat survint trop tardivement pour sauver les Halles, bien qu'il ait vraiment contribué au changement d'attitude de l'administration, et qu'il permit la sauvegarde, puis la transformation de la Gare d'Orsay, autre relique inutile de la Révolution Industrielle qui devait être détruite. Plus immédiatement, le débat a initié un réexamen critique de la signification historique des Halles centrales. Ce réexamen critique se déroula en trois étapes.

D'abord, en 1977, Françoise Boudon et une équipe de chercheurs considérèrent les Halles centrales comme la partie d'un "système d'architecture urbaine" qui forma le développement du quartier des Halles du douzième au vingtième siècle. Selon Boudon, les Halles centrales ont radicalement transformé le quartier alors même que "la topographie ancienne contrarie à tout moment le systématisme du nouvel urbanisme". Ensuite, en 1980, Bertrand Lemoine a complété l'histoire urbaine de Boudon par une histoire architecturale qui a documenté les différentes propositions pour les nouvelles halles, du dix-huitième siècle au projet définitif de Baltard. Pour Lemoine, les marchés pouvaient être compris formellement, autant comme des pavillons individuels séparés par des rues, que comme un espace urbain unique qui transformait les rues en espace intérieur et où chaque pavillon était ouvert comme un espace public. Ensuite, en 1994, David Van Zanten étudia les trois phases finales de planification des halles, entre 1845 et 1854, pour retracer de quelle façon les plans de plus en plus réguliers furent le résultat d'un processus de spéculation, de compromis et de négociation. Il en a conclu que Baltard et Haussmann avaient formulé ensemble "un nouveau concept d'urbanisme commercial" fondé sur les logiques économiques de propriété foncière, de lotissement et de développement immobilier.

Boudon, Lemoine et Van Zanten ont changé notre compréhension historique des Halles centrales, déplaçant le regard des questions utilitaires aux questions de forme urbaine. Dans leurs études, la fonction des marchés —vendre de la nourriture — importe moins que les conditions urbaines qui ont modelé les marchés comme des formes dans la ville. Leurs études ont justifié le mouvement critique qui conduit à définir la ville non plus de façon fonctionnelle, mais typologique, que l'on trouve dans les études contemporaines à l'instar de L'architettura della città d'Aldo Rossi publié en 1966.

Faisant référence aux recherches antérieures de Marcel Poète et Pierre Lavedan, Rossi définit la ville comme une œuvre d'art dont les bâtiments sont des objets urbains complexes, produits, non par les besoins fonctionnels changeants de la ville, mais plutôt par la persistance, au fil du temps, de ses formes caractéristiques, en particulier celle de ses rues, de ses immeubles, et de ses monuments. En 1976, Anthony Vidler explicita cette approche typologique de la ville et de ses bâtiments dans un essai relatif à la "troisième typologie" : après la première typologie de la nature, représentée par la cabane de Laugier, et la deuxième typologie de l'industrie, représentée par la machine à habiter de Le Corbusier, vient la troisième typologie de la ville, réalisée par les objets urbains de Rossi. Selon Vidler, cette "troisième typologie" concerne "la nature de la ville elle-même, vidée de contenu social spécifique de n'importe quelle époque particulière, et qui n'est autorisée à parler simplement de sa propre condition formelle."

Victor Baltard et Félix CalletHalles centrales (1854-74) : plan du rez-de-chaussée, corps de l'est© Musée d'Orsay / Patrice Schmidt

Le travail de Boudon, Lemoine et Van Zanten nous conduit à aborder ma thèse selon laquelle Baltard a fondé sa conception des Halles centrales sur les formes urbaines historiques de Paris. Mais il existe une différence critique entre leurs arguments et les miens : Boudon, Lemoine et Van Zanten continuent tous à concevoir les halles comme un exemple d'urbanisme haussmannien, qui rompt radicalement avec les précédents modèles de développement urbain. Les raisons pour cela sont complexes, mais celle sur laquelle je souhaite revenir ici est le fait que les capacités de Baltard à concevoir les halles aient été constamment mise en doute. Déjà de son vivant, Baltard était accusé d'avoir volé les idées d'experts mieux qualifiés que lui pour concevoir ce travail novateur, reflet du génie industriel, en particulier l'ingénieur Eugène Flachat et l'architecte radical Hector Horeau.

Il paraît invraisemblable qu'un architecte comme Baltard, formé à l'Ecole des beaux-arts, ait l'habileté requise et l'imagination indispensable à la conception d'un travail si radicalement moderne. Les architectes des beaux-arts étaient formés à concevoir des monuments comme l'Opéra de Paris, répondant à un programme fonctionnel élaboré, suivant des séquences d'espaces et de volumes expressifs, et adaptant avec assurance les modèles historiques aux nouvelles techniques de construction. Les Halles centrales, avec leur simple programme, leur organisation spatiale quadrillée, modulaire et répétitive, et leur structure industrielle franchement apparente, ne recouraient pas aux principes de composition des Beaux-Arts.

Ces doutes relatifs aux qualifications de Baltard à concevoir les halles fut établi comme fait historique à la fin du dix-neuvième siècle dans les Mémoires d'Haussmann. Baltard avait été nommé architecte des Halles en 1845, avec son collègue municipal, Félix Callet. En 1851, Baltard et Callet commencèrent la construction des marchés avec un projet de huit pavillons de maçonnerie dont les toits reposaient à l'intérieur sur des arcatures métalliques. Le président Louis-Napoléon proclama que ce projet était d'intérêt national quand il en posa la première pierre le 15 septembre 1851 : « En posant la première pierre d'un édifice dont la destination est si éminemment populaire, je me livre avec confiance à l'espoir qu'avec l'appui des bons citoyens, et avec la protection du ciel, il nous sera donné de jeter dans le sol de la France quelques fondations sur lesquelles s'élèvera un édifice social assez solide pour offrir un abri contre la violence et la mobilité des passion humaines. » Au lieu de cela, comme ce pavillon était presque achevé en 1853, il provoqua une tempête de protestation. Les murs monumentaux que Louis-Napoléon avait loués en 1851 étaient maintenant attaqués par la presse, lui reprochant d'être plus une forteresse qu'un marché.
Les utilisateurs du marché se plaignirent des défauts de circulation du bâtiment et, le 3 juin 1853, Napoléon III revint en tant qu'empereur sur le site qu'il avait visité en tant que président et ordonna l'arrêt de la construction.

Paul BerthierPortrait de Victor Baltard © Musée d'Orsay / Patrice Schmidt

Baltard fut relevé de ses fonctions et le projet fut mis en attente jusqu'à ce qu'Haussmann ait remplacé Jean-Jacques Berger à la préfecture de la Seine à la fin de ce même mois de juin. Comme Haussmann le rappelle dans ses Mémoires, il est d'abord allé chez l'empereur pour des instructions : "L'Empereur, enchanté de la gare de l'Est … concevait les Halles Centrales construites d'après ce type de halls couverts en charpentes de fer … « Ce sont des vastes parapluies qu'il me faut, rien de plus » me dit-il un jour … et en m'esquissant, par quelques traits de crayon, la silhouette qu'il avait en vue." Haussmann retourna à son bureau de l'Hôtel de Ville, où il adapta le croquis impérial avec son nouveau plan pour les halles, composé de deux groupes de pavillons divisés par une rue centrale. Alors il convoqua Baltard à son bureau et lui demanda de concevoir un nouveau projet à partir du croquis de l'empereur et de son plan. Il dit à Baltard : "Il s'agit de prendre votre revanche. Faites-moi, au plus vite, un avant-projet suivant ces indications. Du fer, du fer, rien que du fer!" L'architecte résista, mais capitula quand Haussmann précisa que sa carrière était en jeu. Baltard rédigea trois projets, un pour des pavillons avec des murs de maçonnerie et des toits métalliques, un mélangeant pierre et métal, et un entièrement en métal. Après que l'empereur choisit le projet en fer, Baltard conçut un projet révisé en octobre 1853, qui conduisit ce même mois à son rétablissement comme architecte des marchés. La construction des parapluies de fer de l'empereur, conforme au plan d'Haussmann, commença en février 1854. Selon le récit des Mémoires d'Haussmann, Baltard ne fut pas beaucoup plus qu'un dessinateur, qui effectua un projet en réalité conçu par l'empereur et son préfet.

Selon Haussmann, Baltard était "un classique endurci" qui regardait uniquement le passé, tandis que Napoléon III et Haussmann regardaient vers l'avenir en défendant une sorte nouvelle d'architecture, une architecture qui remplaçait l'esthétique, la tradition, et l'histoire par les critères modernes de planification rationnelle, d'utilité industrielle, et d'efficacité économique.

Victor BaltardL'église Saint- Augustin© Musée d'Orsay / Patrice Schmidt

L'histoire est claire et convaincante. Elle explique pourquoi les Halles centrales continuent à être perçues comme l'instrument fonctionnel du développement urbain qu'Haussmann imposa comme un corps étranger, à la fois à l'architecte réticent, et à la ville de Paris. Mais les faits de l'été 1853 contredisent cette histoire. Le 5 juillet, Baltard a vraiment soumis trois projets différents au préfet. Mais ces trois projets étaient datés du 13 juin et avaient déjà été présentés à l'empereur plusieurs semaines avant qu'Haussmann ne soit arrivé à Paris à la fin du mois de juin. Le projet décrit par Haussmann dans ses Mémoires, incorporant la nouvelle rue centrale, a été dessiné au mois d''octobre suivant. Haussmann a donné à ce projet une date postérieure à son arrivée à Paris et a confondu les projets de juin et d'octobre en un seul moment de décision. En fait, Haussmann ne fut pas, à ce moment décisif de l'histoire de Paris, l'acteur principal, sauvant la carrière de Baltard, alors même qu'il le forçait à dessiner de nouveau, ce qui allait devenir un des projets les plus importants du Second Empire. Au contraire, le préfet s'avère être arrivé trop tard, presque un mois après que Napoléon III a arrêté la construction et une semaine et demi après que l'architecte eut l'initiative, non pas sur l'ordre d'Haussmann, mais de son propre chef, de revoir radicalement son projet pour les Halles..

Nous savons qu'Haussmann a exagéré son rôle au moins depuis 1980, quand Bertrand Lemoine a rétabli la chronologie de la conception des halles. Si les chercheurs continuent à voir Baltard comme l'auteur accidentel de son travail le plus célèbre, c'est principalement pour deux raisons. En premier lieu, Baltard lui-même semble confirmer le jugement d'Haussmann qu'il était "un classique endurci" opposé à l'utilisation du fer. Dans sa Monographie des halles centrales, Baltard nota sèchement que son premier projet pour les halles avait été rejeté parce que "un engouement prononcé pour les constructions en métal, dont les gares des chemins de fer offraient d'intéressants spécimens, dominait le gout public et l'éloignait des constructions en pierre". Plus tard, dans son Complément à la monographie, Baltard vint directement au fait : "…nous avons toujours pensé que le vrai système de construction pour des marchés publics dans nos climats se rencontrerait aujourd'hui dans une combinaison raisonnée de la pierre pour les murs d'entourage, du fer et du bois pour les supports intérieures et pour les toitures." Dans la pensée, sinon dans la réalité, Baltard résista effectivement à l'injonction de l'empereur de n'employer "du fer, du fer, rien que du fer!"

La deuxième raison est que les pavillons de fer semblent opposés à l'historicisme qui caractérise le reste de ses réalisations. Je prendrai comme exemple le projet majeur et final de sa carrière, l'église Saint-Augustin sur le Boulevard Malesherbes, conçue et construite entre 1860 et 1868. Composée de volumes adaptés au site, au croisement de deux avenues, l'église est conçue comme un rideau éclectique de pierre à l'extérieur, enveloppant une structure apparente de fer à l'intérieur.

La Révolution Industrielle est reconnue, mais seulement quand elle est justifiée par des sources historiques. Les chercheurs ont tiré deux conclusions de cette contradiction. D'abord, on a dit que Baltard était un praticien polyvalent qui a fait ce qui lui était demandé, mais qui n'avait finalement pas d'idées claires par lui-même, au-delà d'un éclectisme libre et flexible. Deuxièmement, que Baltard n'aurait jamais pu concevoir l'architecture industrielle et urbaine des Halles centrales sans l'aide d'Haussmann. Ainsi David van Zanten conclut que Baltard était un architecte "de juxtapositions non résolues", qui s'est trouvé coincé entre les contraintes des techniques modernes et « les raffinements de la conception traditionnelle ». Dans sa récente biographie consacrée à Louis-Pierre Baltard et à son fils Victor, Pierre Pinon déclare que les Halles centrales furent la seule incursion de Baltard dans le "domaine de l'expérimentation", une exception indiscutable au "bricolage" architectural qui caractérise le reste de son travail, et qui consistait à assembler de façon adéquate, sans discrimination, des styles historiques, des nouvelles technologies, et des programmes fonctionnels.

Dans mon livre, je remets en cause cette opinion communément admise que tout a changé aux halles avec l'arrivée d'Haussmann en 1853. Pierre Lavedan, Karen Bowie, François Loyer, Nicholas Papayanis et d'autres chercheurs ont déjà démontré que beaucoup d'idées du préfet pour transformer Paris étaient déjà en place avant 1853 : comme beaucoup d'autres passages de ses Mémoires, la façon dont il attribue la transformation de Paris à un simple croquis impérial, que lui seul fut capable de mettre en œuvre, est de la mythologie politique. Haussmann n'a pas tant créé un nouveau plan pour Paris, qu'il n'a profité d'un processus de planification qui était en cours depuis au moins deux décennies et qui était justement arrivé à maturité lorsqu'il arriva en 1853. Ce qu'Haussmann apporta à ce processus, ce furent les compétences politiques, aussi bien qu'administratives, nécessaires pour mener à bien ce plan. Cela change notre vision des choses, qui n'est plus l'histoire d'une intervention héroïque, mais une histoire prolongée de collaboration entre des experts multiples, y compris des architectes municipaux comme Baltard. Et ce changement de regard nous conduit à une autre façon de penser, tant la façon dont Baltard conçut les Halles centrales, que la place des halles dans le tissu historique de Paris.

Victor Baltard a passé presque toute sa carrière, de 1840 jusqu'à sa démission en 1870, à la préfecture de la Seine, montant tous les échelons du service municipal jusqu'à 1860, lorsqu'il fut nommé directeur du service municipal d'architecture nouvellement mis en place. Au cours de sa carrière, Baltard eut affaire aux préfets Rambuteau, Berger, et Haussmann, sous trois régimes différents : la Monarchie de Juillet, la Deuxième République, et le Second Empire. Dans ce contexte de changements administratifs et politiques, Baltard a travaillé aux Halles centrales de façon continue de 1843 jusqu'à 1870, plus longtemps et plus systématiquement que n'importe qui d'autre engagé dans le projet. Quand venant de l'extérieur, Haussmann prit part au projet en 1853, apportant ce qu'il a revendiqué comme un nouveau point de vue, Baltard connaissait déjà le projet de l'intérieur, projet qui était un processus en marche au cours duquel il révisait régulièrement ses conceptions pour répondre aux modifications des besoins et des souhaits de l'administration municipale. Dans mon ouvrage, au lieu de regarder les halles pour confirmer ce qui changea en 1853, j'ai considéré les halles pour voir comment la révision du projet en 1853 fut le résultat d'idées que Baltard et ses collègues avaient formulées depuis 1843.

Il y a deux points à préciser. D'abord, tout au long du processus de planification et de conception, Baltard a déduit la forme des halles des conditions urbaines et du caractère du quartier les entourant. Ensuite, tout au long du processus de planification et de conception, Baltard a travaillé pour réconcilier l'identité historique de Paris comme ville de pierre avec sa transformation au dix-neuvième siècle en ville de métal. Ce qui distinguait son projet final pour les Halles centrales n'était pas une série de principes complètement nouveaux, du moins pour Baltard, mais plutôt un condensé des idées qu'il considérait depuis quelque temps. De cette condensation est née une architecture urbaine dont les formes étaient à la fois profondément ancrées dans l'histoire et radicalement modernes. Pour expliquer ce phénomène de condensation, je vais revenir sur les projets successifs de Baltard, pour documenter de quelle façon ce processus l'a conduit à formuler un langage architectural industriel fondé sur l'histoire urbaine de Paris.

Plan général des anciennes halles© Musée d'Orsay / Patrice Schmidt
Victor BaltardHalles centrales. Croquis : vue perspective et plan© Musée d'Orsay / Patrice Schmidt

Depuis le début de leur conception moderne au dix-neuvième siècle, les halles ont été conditionnées moins par leur fonction générique —vendre de la nourriture —que par leur emplacement spécifique dans un projet de rénovation urbaine du quartier. Avant le milieu du siècle, le quartier était devenu un labyrinthe irrégulier, d'abris dédiés au commerce délabrés, entourés par des immeubles de logement décrépis, interrompus par quelques monuments, notamment l'église Saint-Eustache, de style Renaissance, et le bâtiment circulaire de la Halle au Blé, construit au dix-huitième siècle par Nicolas Le Camus de Mézières. La planification active tant des marchés que du quartier commença à la fin des années 1830, lorsque les Halles centrales devinrent l'objet d'un débat relatif à la croissance rapide de Paris et au déplacement apparent de sa population du centre de la ville vers de nouveaux quartiers à l'ouest de la rive droite.

Ce débat souleva la question de savoir si les Halles devraient rester à leur emplacement historique ou être déplacées. On répondit à cette question en juillet 1842, lorsque le Préfet Rambuteau établit la Commission administrative des halles et la chargea de planifier les Halles centrales à leur emplacement historique. Pour aider cette Commission, Rambuteau lui présenta un plan rédigé par l'architecte-voyer municipal Lahure. En identifiant les marchés comme un espace de service public soumis à la planification urbaine, Lahure régularisa les marchés comme un ensemble ordonné de pavillons. En même temps, il régularisa le quartier environnant, par une série d'alignements de rues, y compris la nouvelle rue Rambuteau au nord des halles.

Victor BaltardHalles centrales. Projets d'ensemble© Musée d'Orsay / Patrice Schmidt

La date exacte à laquelle Victor Baltard s'impliqua dans les Halles centrales n'est pas certaine. Mais ce fut probablement juste après le mois d'avril 1843, lorsque la Commission administrative confirma la décision de reconstruire les halles à leur emplacement historique. Une esquisse de Baltard organisait les halles comme deux ensembles de pavillons polygonaux, placés de part et d'autre d'une place centrale, le Carreau des Halles, et s'étendant de la Halle au Blé jusqu'à la rue Saint-Denis. À cette étape de sa réflexion, Baltard concevait les marchés comme un complexe monumental qui, comme la Halle au Blé, interrompait le tissu urbain du quartier par des pavillons de forme géométrique à plan centré. Un croquis suggère qu'il avait prévu une structure de murs en maçonnerie avec des toits métalliques, sur le modèle de la Halle au Blé, dont le dôme en bois d'origine, avait été remplacé par une structure de fer et de cuivre après un incendie survenu en 1806.

Deux plans ultérieurs recouraient aux possibilités offertes par les halles, pour organiser le quartier environnant avec deux rues diagonales croisant le Carreau des Halles.
Contrairement au premier plan, Baltard essayait alors de créer un plan urbain plus intégré. Le projet d'extension de la rue Montmartre souligne la route diagonale historique qui traverse les halles à partir de l'église Saint-Eustache. Et les pavillons plus ou moins rectangulaires incluent maintenant deux pavillons en haut, dont les plans carrés rappellent la forme des immeubles de logement environnant. Malgré tout, le projet applique toujours la logique conventionnelle et abstraite mise en œuvre à la Halle au Blé, en développant le plan de l'intérieur vers l'extérieur, comme un système formel indépendant, qui est imposé au réseau irrégulier des logements qui composaient alors le quartier des Halles.

En novembre 1843, Baltard proposa une solution radicalement différente dans le plan dit de Delessert. Rédigé pour le Préfet de Police, Gabriel Delessert, qui était membre de la Commission administrative, ce plan détermine une grille irrégulière de quatre pavillons presque rectangulaires et de quatre pavillons presque carrés. Cette grille insère les pavillons dans un tissu urbain cohérent qui reprend les formes du quartier environnant. Deux types de rue organisent la circulation des personnes et des marchandises : des rues publiques tournent autour du périmètre, et traversent les halles à deux endroits ; et des allées de service entourent chaque pavillon. Des doubles rangées d'arbres séparent les allées de service des rues.
L'organisation des halles en zone divise l'espace de façon continue depuis les pavillons, jusqu'au trottoir couvert, à l'allée de service, aux rangées d'arbres, à la rue publique. Elle met en évidence un changement décisif, entre les bâtiments et les rues, dans l'aménagement urbain des halles. En même temps, les rues environnantes et les immeubles de logements ont été redressés et alignés. Au lieu d'essayer d'urbaniser les halles par le dispositif baroque d'une place traversée par des avenues diagonales, Baltard tira la logique de ce plan de la croissance historique du quartier des halles, comme un ensemble progressivement plus cohérent de blocs quadrangulaires, rassemblés par un réseau axial de rues.
La densité spatiale de ce plan et son assemblage de pavillons avec des rues, anticipaient tant la conception finale des marchés que l'accent mis par Haussmann, sur les rues et non sur les bâtiments, dans son plan pour Paris.

Victor BaltardHalles centrales : avant-projet : coupes et élévations© Musée d'Orsay / Patrice Schmidt
Commission municipalePlan des Halles centrales et de leurs abords© Musée d'Orsay / Patrice Schmidt

Baltard suivit ce plan, directement et sans changement, avec son premier plan officiel pour les marchés. Daté du 17 juillet 1844, ce projet a été approuvé par la ville en septembre. Peut-être parce que ce plan était très radical, Baltard revint à une architecture plus conservatrice pour les pavillons, avec des charpentes en bois reposant sur des murs de pierre. En août 1845, Victor Baltard et Félix Callet furent nommés architectes des Halles centrales. Callet était architecte-voyer municipal, chargé de réglementer les alignements de rues et la construction des façades : bien qu'il ait joué un rôle secondaire dans la conception réelle des marchés, et soit mort de choléra en 1854 au tout début du chantier, le fait qu'il ait été choisi pour seconder Baltard témoigne de l'importance croissante de la dimension urbaine du projet.

En août 1848, Baltard et Callet conçurent leur premier projet détaillé pour les halles. Basé sur le plan officiel de juillet 1844, ils proposèrent un ensemble de huit pavillons avec de la maçonnerie à l'extérieur : les murs reposaient sur des bases en pierre pour atteindre la légère structure métallique d'une lanterne à claire-voie. À l'intérieur, les toits de 12 mètres de portée reposent sur des fermes courbes de fer et de fonte. qui prennent appui à leur tour sur une structure reposant sur des colonnes, des arcs segmentaires, et des arcatures cintrées de fonte.

Pour faire face aux forces latérales de portée, préoccupation importante pour une construction si légère, la structure est liée ensemble par des montants segmentaires et par les rangées de poutres horizontales courbes du toit. Ces pavillons classicisants et rationnels sont une preuve ingénieuse d'une vision progressiste de l'architecture métallique du milieu du dix-neuvième siècle.

Victor BaltardVue perspective du pavillon de pierre© Musée d'Orsay / Alexis Brandt

Le projet suivant de Baltard et Callet fut conçu en juin 1851. Ce projet affina autant le plan que l'architecture des halles. Modifiant des alignements de rue en place depuis 1843, Baltard et Callet proposèrent un plan plus systématiquement symétrique et rectangulaire. Les pavillons des extrémités Ouest et Est encadrent six pavillons intérieurs rassemblés autour d'une seule rue transversale dans l'axe de la Halle au Blé. La rue transversale traverse les pavillons des deux extrémités pour créer des rues couvertes. Le groupe central de pavillons est traversé par deux rues de service intérieures, et est bordé de chaque côté par deux rues publiques qui parcourent les halles. Conçu pour séparer la fonction interne des marchés— vendre de la nourriture— de leur fonction externe relative à la circulation de la ville, ce plan organisait les halles suivant un système urbain dont le réseau régulier, bien que flexible, compose un maillage très serré de pavillons et de rues. En effet, les halles appartenaient clairement à un plan général pour le quartier des Halles. Publié en août 1851, ce plan s'étendait de la rue de Rambuteau jusqu'à la Seine, et incluait l'extension projetée de la rue de Rivoli. En affinant une idée déjà en place avant 1844, ce nouveau plan rendait compte de la double identité urbaine des halles : d'une part, la disposition quadrillée des marchés s'inspire du modèle des rues environnantes; d'autre part, le réseau régulier des marchés constitue un instrument pour transformer le reste du quartier.

Pour ce deuxième projet officiel, Baltard et Callet simplifièrent l'architecture en gardant la combinaison novatrice de pierre et de fer adopté dans le projet précédent d'août 1848. A l'extérieur, les murs de maçonnerie aux lignes simples, sont maintenant ouverts par de grandes fenêtres aux arcs segmentaires et des baies à pignon, qui montent jusqu'au délicat auvent de fer et de verre de la lanterne à claire-voie. À l'intérieur, la structure métallique recourt de façon rationnelle à une variante inversée de la ferme Polonceau, qui allège immédiatement la structure et détermine son équilibre entre les forces verticales et les forces latérales.

Ce projet a été révisé en août 1851, et il conduisit à la construction du premier pavillon qui fut érigé entre 1851 et 1853. Après l'architecture novatrice et la structure efficace des deux projets précédents, ce pavillon était, de façon inattendue, massif et lourd : à l'extérieur, des arches monumentales de pierre; à l'intérieur, des arches métalliques qui reposaient directement sur des piliers en pierre insérée dans les murs. Des panneaux de fonte, percés et vissés à des poutres en fer, composaient les arcs comme si les arcs étaient en fait construits de pierre en forme de voussoir. Alors qu'il était presque achevé, un journal a observé que les murs en pierre "sont édifiées avec une telle solidité qu'on dirait presque une forteresse véritable." Après son achèvement, César Daly remarqua que l'effet de solidité avait été obtenu aux dépens de l'économie et de l'efficacité structurelle. Baltard répondit à ces critiques en expliquant qu'il suivait simplement les instructions qui lui ont été données. En effet, la monumentalité du pavillon, comme ses entrées latérales malcommodes, avaient été stipulées dans le programme officiel.

AnonymeLes Halles, vue prise des galeries de l'église Saint-Eustache© Musée d'Orsay / Sophie Boegly

Mais je pense que Baltard cachait, en rappelant ses ordres officiels, un autre motif. Quand il fut forcé de renoncer à l'architecture plus novatrice des deux projets précédents, il se tourna vers l'église de Saint-Eustache. Les continuités visuelles entre les arcs cintrés des deux bâtiments, vont au-delà de l'utilisation interchangeable de la pierre ou du fer dans les structures en arcade. Baltard a été chargé de la restauration de Saint-Eustache entre 1842 et 1860, et sa présence monumentale dans le quartier des Halles devint de plus en plus évidente au fur et à mesure que le site des halles fut dégagé de constructions existantes pour laisser place aux nouvelles constructions. En dirigeant son attention vers Saint-Eustache, le pavillon modifié constitue une étape importante dans le développement de la pensée de Baltard relative à l'architecture urbaine des halles. D'une part, leur forme était maintenant consciemment modelée sur une version régularisée du réseau d'immeubles de logement et des rues du quartier. D'autre part, Baltard commençait à penser de quelle façon les halles, en tant que bâtiment public, étaient semblables aux monuments qui, comme l'église Saint-Eustache, ponctuait le quartier des Halles. En 1851, la tentative de Baltard de synthétiser ces deux modèles, celui de l'immeuble de logement et celui du monument, eut pour résultat un pastiche malheureux. Mais l'idée réapparut dans son projet définitif de 1853-54.

Le plan général final pour les halles et leur quartier fut conçu entre juin 1853 et mars 1854. Les pavillons étaient maintenant rassemblés en deux groupes de quatre et six pavillons de part et d'autre d'une seule rue, la future rue Baltard. Des rues diagonales rayonnent du côté sud des marchés, interrompent le réseau de rues du quartier, mais servent à relier directement les halles avec la rue de Rivoli et la Seine. Quand le Conseil des bâtiments civils examina ce plan en 1854, il critiqua à la fois la rue séparant les halles et la fragmentation du quartier en de multiples petits blocs traversés par des rues en diagonal. Un fonctionnaire de la ville envoyé par Haussmann expliqua au Conseil que le plan avait été conçu pour répondre aux besoins internes des halles, mais aussi pour relier le quartier au reste de la ville. Il informa le Conseil que le plan avait été mis au point personnellement par le préfet en consultation avec Napoléon III. Aucune mention n'a été faite de Baltard et ses collègues municipaux. Le mythe que Paris a été transformé par un plan complètement nouveau développé par l'empereur et son préfet était déjà en place en 1854, longtemps avant qu'Haussmann n'ait établi ce mythe par écrit dans ses Mémoires. En réalité, ce nouveau plan était le résultat d'une longue histoire urbaine remontant aux années 1830. Haussmann cita des calculs de coût et de faisabilité pour justifier sa décision de conserver les halles sur le site qu'elles occupaient depuis le Moyen Âge. Mais cette décision a en réalité inféodé son plan au poids historique du lieu. Le lien de la rue Montmartre, d'abord à la rue Baltard projetée et ensuite à la rue des Halles projetée, a régularisé la diagonale courbe qui traversait les halles depuis des siècles, alors que le réseau orthogonal des pavillons régularisait le réseau irrégulier des immeubles de logement qui formaient le quartier environnant des Halles. Baltard avait mis en valeur cette trajectoire en diagonale dans un de ses premiers projets de 1843, juste au moment où il formalisait la typologie urbaine qui fit naître les halles du développement historique du quartier, quadrillage d'immeubles de logement et de rues. Et la décision de rassembler les pavillons en deux groupes de chaque côté d'une rue centrale, avaient été présentée, non par Haussmann, mais par l'ingénieur Flachat, qui a utilisé cette disposition pour un contre-projet rédigé en juin 1853 sur les instructions directes de l'administration précédente du Préfet Berger.

Cette histoire urbaine éclaire la façon dont Baltard reconçut les halles comme des abris industriels de fer, brique, et verre. La clé de sa pensée est à trouver, non pas dans le premier projet de juin 1853, relative à une structure entièrement métallique, mais plutôt dans le deuxième projet, pour une structure hybride avec des toits et des façades métalliques entourés sur les côtés d'arcades de pierre. Malgré sa construction mixte, cette seconde solution est structurellement plus audacieuse que la première : alors que le projet entièrement en fer est divisé en allées mesurant timidement 12 mètres de large, le projet mélangeant la pierre et le fer possède une nef centrale 30 mètres à travers. Cette nef est recouverte d'une ferme Polonceau, qui supporte d'ingénieuses poutrelles incorporant des arcs métalliques segmentaires pour créer un double toit permettant l'aération des lieux. La ferme Polonceau disparaîtra dans le projet final, où Baltard a développé d'autres systèmes structurels pour couvrir la nef principale de chaque pavillon. Ceci nous fait penser que l'utilisation de la ferme Polonceau dans le deuxième projet était là pour des raisons rhétoriques plus que strictement pratiques. De façon évidente, ce détail démontrait que Baltard était aussi capable que l'ingénieur Flachat quand il en est venu à recourir aux matériaux et systèmes industriels. Et sa décision d'utiliser ce type de ferme dans le deuxième projet, mélangeant la pierre et le fer, plutôt que dans le premier projet entièrement de fer, est l'occasion pour Baltard d'être doublement paradoxal : oui, il savait comment réaliser une structure de fer, mais en tant qu'architecte, il préférait combiner le fer avec la pierre. Selon lui, cette juxtaposition de la pierre au métal était un indicateur concret de la façon dont les villes changent au fil du temps : les signes de modernité, comme les rues couvertes et les toits métalliques, deviennent plus remarquables, sont plus significatifs, quand ils sont mis en comparaison avec les symboles de la tradition comme une arcade de maçonnerie. Le fer seul ne permettait pas de visualiser cette dialectique historique entre les formes passées et présentes de la ville.

Baltard a développé cette pensée dans ses projets finaux, bien que la structure soit devenue entièrement métallique. Ainsi que Charles Garnier l'observa en 1857, quand le groupe Est de pavillons était presque fini, Baltard avait éliminé la pierre sans perdre son sens lithique de la retenue : « les murs de soubassement, construits en briques disposées en losanges, et les verres dépolis […] qui garnissent les baies et tympans extérieurs, donnent à tout l'ensemble un aspect de fermeté qui fait valoir la masse des pavillons et contraste heureusement avec les grandes ouvertures qui terminent les rues couvertes. » Autrement dit, Garnier trouvait peu de différence perceptible entre le pavillon de maçonnerie d'origine et les pavillons finaux en fer. Comme l'architecte Charles Boileau l'expliqua en 1876, la tradition classique dans laquelle lui, Baltard, et Garnier avaient tous été formés, mettait en avant la perception de l'apparence sur n'importe quelle vérité des matériaux dans l'art : « Je pense qu'on gagnerait beaucoup en précision et en vérité en ajoutant que le vrai, en architecture comme en tous les arts, n'est que le vraisemblable; c'est-à-dire que ce ne sont pas les qualités intrinsèques des matériaux, leur fond vrai qui doit influer leurs formes, mais bien les qualités apparentes sous lesquelles ils se présentent aux yeux, leur fond vraisemblable. » Cela veut dire que Baltard a réussi à être vrai de deux façons dans sa conception finale des pavillons. D'une part, les pavillons étaient en fait des abris industriels avec une structure métallique franchement apparente. Mais ces mêmes pavillons apparurent comme des formes architecturales traditionnelles qui étaient le reflet de l'architecture historique du quartier environnant des Halles.

En tant que système historique de forme et d'espace urbain, les marchés ont synthétisé le type résidentiel d'immeubles de logement avec le type monumental de l'église Saint-Eustache. Imitant les immeubles de logement, les pavillons s'organisaient comme des modules, se répétant avec des volumes rectangulaires dans un réseau orthogonal. Imitant l'église, les pavillons et les rues couvertes se composaient de façades aux formes cintrées, des élévations superposées, et des transepts à pignons qui permettaient d'inclure l'espace public extérieur, à l'intérieur : la nef, les transepts et les ailes latérales de Saint-Eustache se sont transformés, aux Halles centrales, en rues couvertes et pavillons avec des nefs centrales et des allées périphériques. Les Halles centrales rassemblent des idées contradictoires dans un travail cohérent d'architecture urbaine qui a émergé du passé et a radicalement refaçonné le passé pour devenir le reflet des nouvelles façons de faire des villes dans le présent. Comme l'église Saint-Eustache, les Halles étaient un monument public qui parlait de l'identité civique de Paris. Et pourtant, les Halles n'étaient plus un monument au même titre que l'était Saint-Eustache : une construction à la fois unique et adaptée spécifiquement à son site. La structure et la construction industrielle des marchés y remplacèrent le savoir-faire artisanal par l'assemblage standardisé d'éléments préfabriqués : la construction était maintenant séparée de son endroit physique de production, qui se trouvait dès lors dans des ateliers éloignés et des usines. Ce qui eut lieu aux Halles était la reproduction des pavillons dans une série d'abris métalliques répétitifs, presqu'identiques, dont la logique provenait de la propre histoire du développement urbain de Paris. Les pavillons préservaient le modèle de l'immeuble de logement qui constituaient le quartier depuis des siècles, alors même que les rues couvertes tant littéralement que métaphoriquement dépassèrent ce modèle pour s'occuper de la nouvelle échelle de bâtiments urbains rendus possibles par la technologie moderne.

Les Halles furent une façon d'envisager la ville comme une forme reflétant la transformation industrielle de la société au dix-neuvième siècle, mais elles l'ont fait en termes qui étaient au fond esthétiques et formels, plutôt que utilitaristes et fonctionnels. Hybride et contingente, la typologie des Halles était devenue un signal de l'historicité de la ville, de sa réalité urbaine et son évolution historique, de même que les modèles communs, faisant exister l'identité civique et l'habitat quotidien, forment et transforment Paris au fil du temps.

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