L'impressionnisme et la mode

ARCHIVE
2012

Diffusion et essor de la mode

Stéphane MallarméLa dernière mode© Collection particulière / Droits réservés
Hommes et femmes désireux de suivre la mode peuvent consulter les nombreux journaux spécialisés qui diffusent et commentent les créations des maisons de couture, des modistes, des tailleurs mais aussi des magasins (Le Louvre, Le Bon Marché, La Ville de Saint-Denis …).
Les grands magasins à rayons diversifiés, proposent en effet non seulement les éléments utiles à l'élaboration de toilettes élégantes mais aussi des robes toutes faites de grande qualité et des chapeaux dont le style cherche à rivaliser avec celui des meilleurs faiseurs de Paris (Mmes Maugas, Ghys, Roger, Camille ...). Ces derniers prennent le titre de "couturiers". Sur le modèle de la maison Worth, créée en 1858 et de renom international, les maisons de haute couture prolifèrent au cours des années 1875-1885.

Le Progrès 363© Collection Musée de la Chemiserie et de l'élégance masculine, Argenton sur Creuse
Un personnage essentiel dans l'élaboration des modèles est le dessinateur industriel qui de simple dessinateur pour impression et broderie a élargi son domaine dans les années 1840-1860 à la confection des vêtements pour femmes. Il fournit une silhouette lithographiée de robe, de manteau, de mantelet... que le fabricant ou le négociant en tissu complète avec des échantillons collés sur le pourtour.
A partir de ces figurines le dessinateur peut créer des modèles de plus en plus complexes qui deviennent de véritables projets qu'il vend alors aux couturières ou aux grands magasins et dont la diffusion est assurée par les revues et les catalogues. Les plus connus de ces dessinateurs sont Charles Pilatte, Emile Mille, Etienne Leduc et Léon Sault.

Le phénomène de la mode

Robe à crinoline© Photo Les Arts Décoratifs, Paris / Jean Tholance
Les robes sur crinoline sont considérées comme l'expression parfaite de la mode sous le Second Empire. Le marché des jupons d'acier connaît alors un spectaculaire développement et suscite un nombre important de brevets. Le corsage et la jupe qui composent ces robes rondes sont la plupart du temps du temps taillés séparément. Les corsages de ville, portés sur un corset et boutonnés devant, sont au cours de la décennie 1850, à petites basques et à manches évasées en pagode.
A partir de 1860 les manches sont de plus en plus étroites. Les corsages habillés – pour le théâtre ou le bal – sont largement décolletés, à petits mancherons et très pointus pour affiner la taille.

AnonymeUne robe noire portant la griffe de Mme Roger© Photo Gilles Labrosse
Cependant dès 1866 les lanceuses de mode se mettent à bouder la crinoline, perçue comme commune et trop incommode. Elles lui préfèrent les robes à queue et les robes courtes et retroussées qui annoncent les poufs et les polonaises. Les corsages sont quant à eux de plus en plus courts. La nouvelle mode, qui se développe à partir de 1870, met l'accent sur la cambrure de la taille et l'ampleur de la jupe rejetée à l'arrière, soutenue par un jupon à armature, la tournure.
Ainsi, après avoir été noyée dans une masse d'étoffe encombrante, la femme est désormais revêtue d'un arrangement complexe de volants, drapés et panneaux d'étoffe mêlant dentelle, velours, peluche, passementerie, le buste demeurant étroitement serré dans un corsage baleiné. Cette silhouette allongée atteint son apogée dans les années 1876-1878.

 

Prospérie de Fleury et sa robe

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Albert BartholoméDans la serre© Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt
Le peintre Albert Bartholomé (1848-1928) formait avec sa femme Prospérie (1849-1887), dite Périe, fille du marquis de Fleury, un couple élégant, ami des arts et un tantinet snob. Le peintre Jacques-Emile Blanche (1861-1942) a évoqué ce salon où Périe "se montrait accueillante aux roturiers, aux bohêmes, aux intellectuels, ses convives, si bien que les soirées de discussions sur la musique, la peinture et les livres, la politique surtout, où Degas nationaliste intransigeant, donnait le diapason avec une autorité que tous acceptaient (hormis Mary Cassatt, l'indépendante américaine), semblaient avoir lieu dans une région à part, unique à Paris".

Bartholomé présenta le portrait de sa femme au Salon de 1881 sous le titre Dans la serre. Ce tableau fut offert au musée d'Orsay en 1990 par la Société des Amis du musée. L'année suivante, la galerie Bailly fit don au musée de la robe en coton blanc imprimé de pois et de rayures violets portée par le modèle.
AnonymeRobe de Madame Bartholomé© Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand-Palais / Patrice Schmidt
A la mort de sa chère épouse, en 1887, l'artiste abandonna la peinture et s'initia, sur les conseils de Degas, à la sculpture. Il débute son oeuvre de sculpteur avec l'émouvante tombe de sa femme (cimetière de Bouillant, Crépy-en-Valois) avant de rencontrer la gloire avec le célèbre Monument aux morts du cimetière du Père-Lachaise, inauguré le 1er novembre 1899.

La robe, que l'artiste conserva telle une relique, est constituée de deux pièces. Le corsage, baleiné à pois et manches trois-quarts rayées comme le col rabattu, est prolongé en tunique retroussée en deux paniers sur les hanches et formant deux pans bordés de volants plissés par derrière sous un gros noeud plat de faille violette. La jupe, rayée, est resserrée par derrière et entièrement plissée. Un décor de noeuds de faille violette et de boutons boules de verre agrémente l'ensemble.

Femmes chez elles

Ensemble d'été© Stéphane Piera / Galliera / Roger-Viollet
La tenue vestimentaire de la femme demeurant chez elle varie au fil de la journée. Au déshabillé – allant du simple peignoir à la "matinée"qui nécessite le port du corset – et à la robe du matin succède une toilette d'après-midi plus élégante.

Pour les robes matinales, de même que pour les robes d'été, sont utilisés les cotons légers et les jaconas, façonnés de fines rayures ou imprimés de semis de fleurs, de pois et de rubans.
Toute l'élégance de la robe, très simple de coupe -veste vague ou corsage boutonné devant, jupe froncée – réside dans l'arrangement des volants de décor et dans la qualité de la mise en forme par un empesage et un repassage des plus délicats. On peut se procurer ces robes demi-confectionnées - c'est-à-dire garnies de volants et galons mais en pièces non assemblées que l'on adapte ensuite à la taille de la cliente - dans les grands magasins.

Pierre-Auguste RenoirPortrait de Madame Charpentier et de ses enfants© The Metropolitan Museum of Art, Dist. RMN-Grand Palais / image of the MMA
Pour les saisons moins clémentes et pour recevoir, il convient de revêtir une robe de ville, en soie, garnie de volants, ruchés et dentelles. A la différence des robes légères du matin ou d'été, la confection des robes de ville demande un savoir-faire impliquant le recours à un couturier, une couturière ou au rayon de confection des magasins parisiens.
La robe noire, décolletée en carrée et garnie de velours et de Chantilly, de Madame Charpentier peinte par Renoir est un bel exemple d'une robe de réception voulue par une maîtresse de maison tenant salon. De telles robes peuvent être éventuellement portées pour se rendre au théâtre ou à un dîner.

 

Voir et être vu

Edouard ManetLa Parisienne© Nationalmuseum, Stockholm, Sweden / The Bridgeman Art Library
Pour le soir, il existe toute une gamme de toilettes selon les circonstances et l'âge de la femme.
Une robe de grand dîner est différente d'une robe de bal et une toilette de première à l'Opéra ne ressemble pas à celle portée aux représentations théâtrales de fin d'après-midi, auxquelles la femme assiste vêtue d'un ensemble de ville et coiffée d'un chapeau.

Les robes de dîner et de théâtre sont habituellement peu décolletées et ne découvrent pas les épaules demeurant cachées sous des manches trois-quarts, richement ornées. Ces toilettes ont pour caractéristique d'être différentes de face et de dos : des draperies resserrent la jupe sur le devant tandis qu'à l'arrière se déploie une traîne bordée de volants. A partir des années 1867-1868 il est élégant de laisser traîner les jupes sur le sol.

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Eva GonzalèsUne loge aux Italiens© Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt
Pour les bals et les soirées à l'Opéra, les robes sont largement décolletées, les épaules nues. Les coiffures, compliquées, sont ornées de bijoux ou de fleurs. Ces robes sont obligatoirement en soie, mais d'une grande variété, allant du tulle et de la tartalane jusqu'aux lourdes soies façonnées et aux velours. Elles peuvent être unies, les applications de rubans, les volants de dentelle, les ruchés et les bouillonnés lui donnant un style. Mais seul le tissu, par ses motifs et sa texture, peut également assurer l'originalité de la robe, d'autant plus que l'on utilise souvent deux types d'étoffes, un façonné et un velours aux tons contrastés ou en camaïeu.

Intimité

Edouard ManetNana© BKP, Berlin, dist. RMN-Grand Palais / Elke Walford
La silhouette féminine, dans les années 1870, est façonnée par deux accessoires : le corset qui étrangle la taille et met en valeur la poitrine, et la tournure qui soutient les retroussis des "polonaises" sur les hanches.
Pour parer aux marques douloureuses des baleines, la femme enfile d'abord une chemise sans manches sur laquelle elle agrafe par devant le busc du corset avant de tirer sur les cordons de laçage du dos qu'elle noue par devant et glisse sous le gros crochet cousu en bas du corset afin d'éviter aux cordons et jupons de remonter. Puis elle passe un cache-corset en lingerie.

Sur ses jambes, elle tire des bas tenus par des jarretières au niveau des genoux. Elle enfile un pantalon de lingerie, une tournure en crin ou baleinée et enfin un jupon garni de liens de resserrage et de volants pour soutenir la jupe.

 

Au Bonheur des Dames

Capote© Stéphane Piera / Galliera / Roger-Viollet
Toute femme qui sort dans la journée se doit de porter un chapeau : capote ou cabriolet en velours ou en paille tressée, naturelle ou teinté, enrichis de dentelles, de rubans en soie ou en velours et de fleurs en taffetas ou en velours de soie. Les gants, qui ont l'avantage de faire la main petite, sont également de première nécessité.

Les accessoires fonctionnels, dits également de "contenance" - ombrelles, cannes, éventails -, créent des gestes et des attitudes. En hiver, comme en été, les souliers du soir sont en étoffe assortie à la robe, à petit talon recouvert , toujours décolletés et ornés d'une rosette ou d'un noeud de dentelle et ruban.
Tous ces détails participent à l'élaboration de l'image de la Parisienne, qui se distingue non par le rang social mais par la recherche de sa toilette.


L'homme du monde parisien

Gustave CaillebotteDans un café© RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay) / Martine Beck-Coppola
Les choix vestimentaires masculins se trouvent singulièrement limités au cours de la seconde moitié du XIXème siècle. La couleur a disparu au profit des teintes sombres unies, le simple drap s'est substitué au velours, à la soie et au brocart.

Par ailleurs l'habitude est prise d'adapter une même tenue à des usages différents. L'homme du monde parisien, une fois sa robe de chambre tombée, vit au rythme quotidien de deux habillements successifs : à la tenue diurne succède l'habit de soirée.

Les lignes générales du vêtement masculin témoignent d'une grande stabilité. La partie supérieure du corps est sanglée dans une jaquette ou une redingote, l'une et l'autre toujours sombres, croisées ou non, et dont la longueur des pans peut varier. Le veston court est réservé à la villégiature. En revanche l'époque voit la consécration du paletot, sorte de pardessus court, n'exigeant aucune science de la coupe.

James TissotLe Cercle de la rue Royale© Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt
La gamme des tissus retenus pour les pantalons, toujours de coupe ample, est plus large, autorisant nombre d'arrangements à partir de raies, de carreaux, de motifs pied-de-poule ou pied-de-coq. Les pieds sont chaussés de bottines dont la hauteur du talon varie et sur lesquelles tombe, en se cassant, le pli très peu marqué du pantalon. Le chef est couvert d'un haut-de-forme. Canne, parapluie et gants complètent la tenue de l'homme qui s'apprête à sortir. Mais ce dernier est avant tout jugé sur l'impeccabilité de ses manchettes, de son col de chemise - droit ou rabattu - et de sa cravate qui conserve une certaine ampleur.

 

Artistes et hommes du monde

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Gustave CaillebotteRue de Paris, jour de pluie© The Art Institute of Chicago. Photography © The Art Institute of Chicago
Dès 1858 Théophile Gautier s'insurge contre une catégorie d'artistes prétendant que habits noirs et paletots constituaient un obstacle à la création de chefs-d'oeuvre : "Notre costume est-il d'ailleurs si laid qu'on le prétend ? N'a-t-il pas sa signification, peu comprise malheureusement des artistes, tout imbus d'idées antiques ? Par sa coupe simple et sa couleur neutre, il donne beaucoup de valeur à la tête, siège de l'intelligence, et aux mains, outils de la pensée ou signe de la race ".

Quelques années plus tard, en 1863, Ernest Chesneau proclame à son tour : "Qu'un grand peintre, un lumiériste, ose hardiment la vie moderne, et s'il est vraiment peintre, s'il ne moque pas de son sujet, s'il a de l'audace et un peu de génie, il fera un chef d'oeuvre avec nos habits noirs, nos paletots ". Et Emile Zola de féliciter en 1868 Frédéric Bazille, à propos de sa Réunion de famille, d'avoir pensé qu'on pouvait être "un artiste en peignant une redingote".
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Frédéric Bazille Réunion de famille© RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski

La tâche n'était certes pas aisée. Le même Zola a évoqué dans L'Oeuvre (1886) les affres du peintre Claude Lantier confronté à la traduction plastique du veston en velours noir du personnage masculin de sa grande toile intitulée "Plein air ". Pour cet échec, combien de saisissantes réussites : redingotes et hauts-de-forme en conversation de Degas, rêveurs et flâneurs de Caillebotte maris et amants prévenants de Manet, Monet, Renoir, Bazille portant la redingote ou la jaquette avec distinction, et dont les mains savent jouer avec naturel du chapeau, de la canne, du parapluie, mais aussi du cigare et de la cigarette.

 

Plaisirs du plein air

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Claude MonetFemmes au jardin© RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski
Pour les impressionnistes l'évocation des loisirs de plein air est étroitement liée au monde de la mode. Qu'il s'agisse des parcs de la capitale, des jardins des faubourgs ou encore de la forêt de Fontainebleau, ces espaces sont propices au déploiement des toilettes élégantes, comme le démontrent dans les années 1865-1867 deux grands manifestes de la "nouvelle peinture" exaltant la beauté fugitive d'une belle journée d'été : Le Déjeuner sur l'herbe et Femmes au jardin de Monet.

Un corsage moulant à taille haute, une veste à basques mi-longues ou encore un paletot "sac "non ajusté descendent sur les jupes à crinolines qui tendent au milieu des années 1860 à s'aplatir sur le devant pour ne garder de l'ampleur qu'à l'arrière. Les traînes, qui sont adoptées même au cours des échappées à la campagne, se retroussent à l'aide d'un système de cordons laissant apparaître les jupons.
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Pierre-Auguste RenoirLa balançoire© Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt
Rayures plus ou moins fines, bleues ou vertes, pois, soutaches d'arabesques, garnitures sombres de passepoils ou de passementerie fournissent les principaux motifs.

Mais c'est aussi le triomphe du blanc uni. En 1868, Lise Tréhot, la compagne de Renoir, émerge d'un sous-bois en robe de mousseline blanche, laissant deviner, sous le décolleté et les manches, la délicatesse de la chair. Mais la silhouette change comme en témoigne l'allure longiligne de la jeune Montmartroise de La Balançoire, portant également de la mousseline blanche mais agrémentée de noeuds de rubans bleus. En revanche, le costume capte toujours, au risque de se voir pulvérisé, les jeux de la lumière.