Musée d'Orsay: Dolce vita ? Du Liberty au design italien (1900-1940)

Dolce vita ? Du Liberty au design italien (1900-1940)

Dolce vita ?

Carlo BugattiPsyché© Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt
Dans l'Italie du début du XXe siècle,les arts décoratifs sont les héritiers d'une importante tradition artisanale et artistique, et se font en même temps les interprètes du désir de progrès d'une nation venant de trouver son unité. Ebénistes, céramistes, maîtres verriers travaillent en collaboration avec les plus grands artistes, créant un "style italien" qui influencera la naissance du design moderne.

Cet itinéraire créatif riche, complexe et profondément nourri d'enthousiasme, s'est déroulé dans un contexte historique des plus sombre et difficile, qui finira par connaître l'issue tragique du régime mussolinien.

Pour cette raison, il est nécessaire de s'interroger sur la valeur de cette expérience et nous le faisons à partir du titre de cette exposition. Comment une créativité exceptionnelle peut-elle exister dans une nation qui court à la catastrophe ? Une "dolce vita" a donc vu le jour avant que Federico Fellini ne rende cette expression célèbre dans les années soixante ?

Les arts décoratifs de cette époque, depuis les meubles excentriques de Carlo Bugatti jusqu'aux surprenantes chaises rouges de Marcello Piacentini, en passant par les objets extravagants des Futuristes, évoquent une créativité joyeuse, une capacité d'invention sans limites, mais surtout définissent ce caractère italien qui distingue aujourd'hui encore le design, la mode et l'art.

 

La saison du Liberty

Eugenio QuartiGuéridon circulaire© Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt
En Italie, nation unifiée depuis peu (1861), l'Art Nouveau prend le nom de Liberty. Au début du XXe siècle, les inégalités économiques et culturelles parmi les différentes régions sont encore très marquées. C'est au Nord du pays, où l'industrialisation se développe et la bourgeoisie affirme son pouvoir, qu'artistes et artisans se confrontent à la modernité.

Dans un climat d'optimisme porté par l'accès au pouvoir du libéral Giolitti, la première Exposition internationale des Arts décoratifs modernes est inaugurée à Turin en 1902. Carlo Bugatti présente des meubles revêtus de parchemin, aux formes fantastiques et zoomorphes ; Eugenio Quarti se distingue par la légèreté de son mobilier incrusté de fils métalliques et de nacre ; le ferronnier Alessandro Mazzucotelli expose des oeuvres inspirées de la nature.

Giovanni SegantiniL'amour aux sources de la vie© Galleria d'Arte Moderna Milano
Entre les représentants des diverses disciplines artistiques les liens sont nombreux : le peintre Giovanni Segantini, beau-frère de Bugatti, est une des figures majeures du divisionnisme, un courant qui s'affirme dans les années 1890. Comme Gaetano Previati et Giuseppe Pellizza Da Volpedo, il utilise ce nouveau procédé pour représenter des sujets inspirés du symbolisme international, souvent empreints de préoccupations sociales.

 

Des identités régionales marquées

Vittorio ZecchinLes Mille et une nuits© DR © Musée d'Orsay / Sophie Boegly
En Italie, les régions ont chacune des identités fortes, qui génèrent des talents et des styles originaux, souvent inspirés par les différentes traditions locales.

De par sa position géographique, Venise a toujours été un carrefour de cultures. A partir de 1895, elle accueille la Biennale d'art, une des premières grandes manifestations rassemblant les créations internationales. L'art du verre, pratiqué sur l'île de Murano, est une spécialité locale depuis des siècles.

C'est en tant que maître verrier que Vittorio Zecchin commence dans les années 1910 son activité d'artiste-artisan. Personnalité éclectique, il se consacre non seulement à la peinture mais aussi à la création de meubles, de tapisseries, de mosaïques, dans un style fabuleux qui mêle inspirations byzantines et influences de la Sécession viennoise. En 1914, il réalise pour l'hôtel Terminus un somptueux cycle décoratif sur le thème des Mille et Une Nuits, considéré comme le chef-d'oeuvre du Liberty vénitien.

Galileo ChiniVase à plûmes de paon et petites sphères© DR
A Florence, le peintre et céramiste Galileo Chini, bien qu'influencé par la Renaissance, développe à travers des formes et des techniques novatrices un style Liberty autonome et original.

A Faenza, Domenico Baccarini apporte à ce nouveau langage une touche poétique dans ses créations en faïence.

Au début du siècle, Rome est une capitale traditionaliste, renfermée derrière ses murailles, au-delà desquelles s'étend une campagne encore préservée que les artistes explorent, s'inspirant de la nature. Duilio Cambellotti et son élève Alberto Gerardi transforment ce paysage ancestral peuplé de buffles, de moutons et de bergers en objets modernes.

L'architecte sicilien Ernesto Basile, avec l'ébéniste Vittorio Ducrot, récupère l'héritage arabo-normand de son île pour le mêler à l'Art Nouveau international.

 

Reconstruction futuriste de l'univers

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Umberto BoccioniVisions simultanées© Medienzentrum Wuppertal
Mouvement d'avant-garde fondé par le poète Filippo Tommaso Marinetti en 1909, le Futurisme s'oppose au "passéisme" de la culture bourgeoise, des académies et des musées. Il se fait l'interprète du désir de renouveau répandu parmi les jeunes artistes et propose une nouvelle esthétique basée sur l'apologie du progrès et de la vitesse.

Giacomo Balla, Umberto Boccioni, Carlo Carrà, Luigi Russolo et Gino Severini répondent à l'appel de Marinetti : ils signent en février 1910 le Manifeste des peintres futuristes et, en avril suivant, le Manifeste technique. Ces artistes expriment dans leur peinture la volonté de "rendre et de magnifier" les "miracles de la vie contemporaine", de représenter "la sensation dynamique" des villes en perpétuelle évolution.

Le dynamisme est l'essence de cette nouvelle peinture : il ne s'agit plus de saisir un instant de vie, mais "l'éternelle vitesse omniprésente". Cela donne lieu à un langage révolutionnaire qui, à travers la "simultanéité de la vision" s'exprimant par une compénétration de couleurs et de formes, entend "placer le spectateur au centre du tableau".

Fortunato DeperoChevauchée fantastique© ADAGP, Paris 2015 © Photo Vitorio Calore
"Nous futuristes, Balla et Depero, nous voulons réaliser cette fusion totale afin de reconstruire l'univers en lui infusant la joie, c'est-à-dire en le recréant complètement" : c'est par ces mots que Balla et Depero lancent en mars 1915 le manifeste Reconstruction futuriste de l'univers, inaugurant la deuxième période du futurisme qui durera jusqu'au début des années 1940. L'esthétique futuriste s'étend alors à tous les domaines de l'art et de la vie.

A Rome, la demeure où Balla vit et travaille constitue un exemple éloquent de cette conception : tout y est en vente, des nappes aux lampes. Sa salle à manger, conçue en 1918 et réalisée en bois pauvre, présente des formes excentriques, dynamiques, colorées. A Rovereto, Depero ouvre sa Casa del Mago ("maison du magicien") où il crée des tapisseries, des affiches publicitaires, des jouets évoquant une humanité mécanique imaginaire. Suivant leur exemple, de nombreux futuristes ouvrent dans les années 1920 des "maisons d'art" dans différentes villes italiennes.

 

Métaphysique, un rêve déguisé à l'antique

Giorgio de ChiricoMeubles dans la vallée© ADAGP, Paris 2015 © MART – Emanuele Tonoli
En 1917, Giorgio de Chirico, peintre d'origine grecque, étranger au monde des avant-gardes, rencontre Filippo de Pisis et Carlo Carrà à l'hôpital militaire de Ferrare. C'est ainsi que naît, en plein conflit mondial, le courant Métaphysique, "un rêve déguisé à l'antique", comme le définit le critique Fritz Neugass. Giorgio Morandi y participe pendant quelques temps.

Avec la Métaphysique, la peinture italienne renoue le dialogue avec l'art classique, qui verra l'apogée de son développement dans les années 1920 ; les références au mythe classique, déjà présentes dans les tableaux qui dès les années 1910 préfigurent cette nouvelle poétique (comme L'ennemie du poète), constituent l'élément central de l'oeuvre des deux "Dioscures", les frères Giorgio et Andrea de Chirico (connu sous le pseudonyme d'Alberto Savinio).

Giorgio MorandiNature morte (métaphysique)© ADAGP, Paris 2015 © Fondazione Magnani Rocca, Parma (Italie) – Foto Amoretti
Le mythe classique est refaçonné par des représentations explorant le sens caché et profond des choses à travers des associations inattendues, des rencontres poétiques entre des objets sans lien logique entre eux : bustes, plâtres, vestiges antiques cohabitent avec des objets quotidiens dans une étrange continuité.

Bien que la Métaphysique soit un courant exclusivement pictural, une sensibilité similaire se développe au même moment dans les Arts décoratifs. Les céramiques de Gio Ponti se caractérisent par une vision enchantée, à la croisée de l'inspiration classique et du goût Déco, tandis qu'une sensation de dépaysement émane des surprenantes et ironiques créations en verre de Buzzi et Martinuzzi pour Venini.

En 1918, Felice Casorati vient de s'installer à Turin. L'industriel Riccardo Gualino, collectionneur et mécène, lui confie en 1924 l'aménagement de sa maison et la réalisation d'un petit théâtre.

Casorati conçoit également des meubles pour sa propre maison : réalisés en bois poli noir, aux lignes épurées et dépourvues de toute ornementation, ils contribuent à créer l'atmosphère figée et atemporelle que l'on retrouve dans ses tableaux. En avance sur leur temps, ils participent d'une simplification des formes qui s'inspire de la leçon des maitres primitifs du Trecento et Quattrocento italien.

 

Novecento, un classicisme moderne

Felice CasoratiSilvana Cenni© ADAGP, Paris 2015 © Photo Pino Dell'Aquila
A partir de la moitié des années 1910, de nombreux artistes, en opposition aux langages des avant-gardes, redécouvrent les valeurs de la tradition et la leçon des anciens maîtres, de Giotto à Piero della Francesca.

Le tableau de Felice Casorati, Silvana Cenni, est un éloquent manifeste de ce "retour à l'ordre" qui gagne l'ensemble de l'Europe.

En 1922, le mouvement Novecento Italiano voit le jour, soutenu par l'influente critique d'art Margherita Sarfatti. Les peintres Sironi, Funi et Oppi, parmi les premiers à rejoindre ce courant, se tournent vers le passé pour créer un "classicisme moderne" fondé sur la pureté des formes et l'harmonie de la composition.

L'architecte Gio Ponti est la figure majeure des Arts décoratifs, et dans les années 1920, réinterprète des modèles archaïques tels que l'urne et la ciste pour la manufacture de porcelaine Richard-Ginori ; par ailleurs, il invente des centaines de motifs décoratifs qui revisitent la mythologie classique de manière humoristique.

A Murano, Paolo Venini confie la direction de sa verrerie à des artistes et à des architectes tels que Zecchin, Martinuzzi et Scarpa. Ils créent des formes pures, d'inspiration classique, mais aussi des techniques inédites de fabrication.

Napoleone MartinuzziAmphore "pulegosa"© DR © Fondazione Il Vittoriale degli Italiani, fotografia di Augusto Rizza
Acquise au courant Novecento, vouée à devenir l'art "officiel" du régime fasciste, la production de meuble se caractérise par des formes solides et simplifiées (comme dans le mobilier de Portaluppi pour la famille Corbellini), prenant parfois des accents grandiloquents.

Parallèlement au langage "solide, concret et définitif" du Novecento, les années 1920 voient se développer le Réalisme magique, un courant qui propose une interprétation originale du climat de retour au classicisme. L'inquiétude profonde du regard contemporain repense les leçons des maîtres du Quattrocento, créant, comme écrit Massimo Bontempelli, "une atmosphère de stupeur lucide (...) une sorte de nouvelle dimension dans laquelle se projette notre vie".

Parmi les principaux représentants de ce courant on trouve Felice Casorati et Antonio Donghi, auteur de scènes bourgeoises plongées dans une dimension figée et étrange.

 

Abstraction et rationalisme, vers le design industriel

Franco AlbiniMobile radio© DR © Fondazione Franco Albini, www.fondazionefrancoalbini.com
En 1926, un groupe de jeunes architectes lombards (dont Giuseppe Terragni) acquis aux théories de Gropius et de Le Corbusier, selon lesquelles les formes des édifices et des objets usuels sont déterminées par leur fonction, fonde le "Gruppo 7", donnant le jour au mouvement rationaliste italien. Très vite, des architectes de toute l'Italie adhèrent à ce nouveau courant.

Ils réalisent des meubles aux formes épurées, dépourvues d'ornementation ; ils utilisent des matériaux nouveaux, comme les tubes métalliques, intégrant le monde des arts à celui de l'industrie et de la production en série.

Gio PontiLampe "Bilia"© DR © FontanaArte
A Côme, Terragni conçoit un monument symbole du mouvement moderne : la Casa del Fascio ("maison du fascisme") ; les artistes abstraits Manlio Rho et Mario Radice collaborent à sa décoration. Ainsi, art abstrait et architecture rationaliste jettent les bases du design industriel naissant.

Parmi les exemples les plus significatifs de cette période de transition, on trouve des objets novateurs comme le Meuble radio de Franco Albini et la Lampe "Bilia" de Gio Ponti, conçue en 1931 mais mise en production bien des années plus tard, car jugée trop à l'avant-garde.