

Artistes plutôt autodidactes et imprégnés par une formation religieuse, Füssli et Blake puisent leurs sujets chez Milton et Shakespeare, gloires littéraires britanniques en voie de redécouverte. Ces auteurs baroques fascinent par la puissante beauté qu'ils donnent aux anti-héros maléfiques, tel Satan, prince rebelle ténébreux ; ils incorporent aussi à leurs drames des figures issues des superstitions populaires, telles les sorcières.
Enfin, Shakespeare et Cowper inspirent les peintres romantiques noirs car ils mettent en scène l'abdication de la raison, sur un mode qui mêle le burlesque au tragique : comment l'individu, poussé par le malheur ou la tentation, perd le contrôle de lui-même. A travers La folie de Kate ou Les Trois Sorcières, Füssli peint le spectacle de la folie, de l'avidité du pouvoir et des pulsions inavouées revenant à la surface.
C'est à l'aide de ces éléments que ce peintre est capable d'inventer à son tour des sujets originaux, comme le Cauchemar.
Pour capter l'attention du public par le frisson, les peintres recourent également au sublime, une nouvelle catégorie esthétique théorisée par le philosophe Edmund Burke. Là où le beau flatte nos sens et satisfait notre raison, le sublime les bouleverse et les dépasse, provoquant un effroi mêlé de plaisir.
Lieu d'expression de la démesure et du déchaînement de forces naturelles, le paysage sublime est la spécialité de John Martin ou de Samuel Colman.
La référence de prédilection pour les jeunes artistes audacieux, désireux de frapper le public, est La Divine Comédie de Dante : c'est avec une Barque de Dante que le jeune Delacroix perce en 1822, c'est avec Dante et Virgile que William Bouguereau tente sa chance 28 ans plus tard. Les scènes de l'Enfer décrites par Dante constituent en effet une mine de scènes atroces et d'antihéros.
Qu'il s'agisse des adultères Paolo et Francesca, d'Ugolin dévorant son ennemi, ou des traîtres damnés s'entre-déchirant, on y voit des humains acculés à des actes transgressifs en raison d'un enfermement.
Reproduisant cette séquestration en plaçant le corps à l'état de bête brute et nue au centre du cadre sous un éclairage violent, le peintre romantique fait vaciller nos certitudes humanistes, anime le fond noir qui git en nous. Avec l'infanticide (Médée), le cannibalisme figure parmi les gestes "contre-nature" les plus récurrents, fascinant par son ambiguïté : geste désespéré de survie, acte d'appropriation passionnée de l'autre, morsure de haine absolue ?
Le cannibalisme est aussi le sujet caché de cette prison flottante qu'est le Radeau de la Méduse de Géricault qui ose ramener l'Enfer dantesque à la surface terrestre. Les artistes s'intéressent aussi à la damnation collective. Dans les Rondes de sabbat, spirales de corps convulsifs, on ne sait si l'on a affaire à une orgie ou à un massacre, une bacchanale ou une messe noire.
L'incroyance n'empêche pas de céder aux séductions de l'imaginaire satanique.