

L'enfer, la mort et la folie emportent sans pitié la belle amoureuse de la Ballade de Lénore, la douce Ophélie de Hamlet ou la tendre Marguerite de Faust.
André Breton garde un souvenir ébloui de ce contraste dans ses lectures de romans noirs : "Ces livres étaient tels qu'on pouvait les prendre et les ouvrir au hasard, il continuait à s'en dégager on ne sait quel parfum de forêt sombre et de hautes voûtes. Leurs héroïnes, mal dessinées, étaient impeccablement belles. Il fallait les voir […], en proie aux apparitions glaçantes, toutes blanches dans les caveaux. Rien de plus excitant que cette littérature ultraromanesque, archi-sophistiquée".
Les artistes exploitent toute la sensualité et l'horreur qu'offre le supplice injuste auxquelles de douces vierges consentent au nom d'idéaux bafoués. L'écho des romans noirs et sadiens, lus sous le manteau, est clairement perceptible derrière ces représentations : à travers les infortunes de la jeune captive, c'est la religion de la Vertu et de la Nature "bonne et innocente", divinités des Lumières, qui est profanée et niée à plaisir.
La distinction faussement nette entre les Lumières et l'obscurantisme s'abolit désormais au profit d'un nouveau monde gris, effrayant et incertain, où se dissolvent les frontières entre le Bien et le Mal, le réel et le fantastique, le logique et l'absurde, les croyances du passé et l'idéologie révolutionnaire du présent.
Loin de céder à la nostalgie ou à la paralysie, l'artiste troque le pinceau coloré du peintre de cour pour le stylet engagé de l'aquafortiste. Il décline toutes les couleurs du noir dans de vastes séries d'images imprimées, libres et volantes, n'était la censure de l'Inquisition.
Datant des ultimes années du XVIIIe siècle, les Caprices est une série d'estampes à la fois exaspérée et émerveillée par les trésors d'imagination de la culture populaire espagnole, pétrie de superstitions, de fanatisme et d'ignorance cultivés par les Jésuites.
Dix ans plus tard, au milieu des atrocités de la guerre antinapoléonienne, les Désastres de la guerre sont le cri d'horreur d'un révolté face aux dérives barbares de la Grande nation et au néant effrayant d'un monde sans Dieu ni morale.