L'ange du bizarre. Le romantisme noir de Goya à Max Ernst

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La belle et le diable

Eugène DelacroixMéphistophélès dans les airs, illustration pour Faust© Droits réservés
L'art du contraste est l'un des grands principes esthétiques du romantisme. Contrairement à l'idéalisation miltonienne de Satan, Delacroix, Feuchère ou Hugo se plaisent à imaginer des Méphistos grotesques, grimaçants et velus, plus proches de la tradition populaire médiévale. Or, la hideur du diable et de ses pactisants ne tire sa force qu'en proportion de l'innocence des jeunes femmes vertueuses qui leur servent de proie.

L'enfer, la mort et la folie emportent sans pitié la belle amoureuse de la Ballade de Lénore, la douce Ophélie de Hamlet ou la tendre Marguerite de Faust.

 

André Breton garde un souvenir ébloui de ce contraste dans ses lectures de romans noirs : "Ces livres étaient tels qu'on pouvait les prendre et les ouvrir au hasard, il continuait à s'en dégager on ne sait quel parfum de forêt sombre et de hautes voûtes. Leurs héroïnes, mal dessinées, étaient impeccablement belles. Il fallait les voir […], en proie aux apparitions glaçantes, toutes blanches dans les caveaux. Rien de plus excitant que cette littérature ultraromanesque, archi-sophistiquée".

 

Les artistes exploitent toute la sensualité et l'horreur qu'offre le supplice injuste auxquelles de douces vierges consentent au nom d'idéaux bafoués. L'écho des romans noirs et sadiens, lus sous le manteau, est clairement perceptible derrière ces représentations : à travers les infortunes de la jeune captive, c'est la religion de la Vertu et de la Nature "bonne et innocente", divinités des Lumières, qui est profanée et niée à plaisir.

 

 

L'irritante imagination de la barbarie

Francisco José de Goya y LucientesLe Vol de sorcières© Museo Nacional del Prado – Madrid
"Je n'ai pas peur des sorcières, des lutins, des apparitions, des géants vantards, des esprits malins, des fardadets, etc. ni d'aucun autre genre de créatures hormis l'être humain". Enthousiaste partisan des Lumières, intime de l'aristocratie éclairée, Goya déchante et doute à mesure que la Révolution française sombre dans la Terreur et que l'Europe s'embrase dans les guerres.

La distinction faussement nette entre les Lumières et l'obscurantisme s'abolit désormais au profit d'un nouveau monde gris, effrayant et incertain, où se dissolvent les frontières entre le Bien et le Mal, le réel et le fantastique, le logique et l'absurde, les croyances du passé et l'idéologie révolutionnaire du présent.

Loin de céder à la nostalgie ou à la paralysie, l'artiste troque le pinceau coloré du peintre de cour pour le stylet engagé de l'aquafortiste. Il décline toutes les couleurs du noir dans de vastes séries d'images imprimées, libres et volantes, n'était la censure de l'Inquisition.

 

Datant des ultimes années du XVIIIe siècle, les Caprices est une série d'estampes à la fois exaspérée et émerveillée par les trésors d'imagination de la culture populaire espagnole, pétrie de superstitions, de fanatisme et d'ignorance cultivés par les Jésuites.

Dix ans plus tard, au milieu des atrocités de la guerre antinapoléonienne, les Désastres de la guerre sont le cri d'horreur d'un révolté face aux dérives barbares de la Grande nation et au néant effrayant d'un monde sans Dieu ni morale.

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