

Lorsque les artistes exaltent le sublime de la nature elle-même, ils choisissent le thème gouffre, recherchant la sensation de vertige et de basculement qu'il provoque. Au moyen de crevasses glaciaires et de failles rocheuses sous un ciel d'orage, Huet, Lessing et Ender déclinent le thème de manière littérale en fendant leurs compositions de puissantes lignes obliques.
Le même glissement dans le néant menace le Cuirassier blessé de Géricault ou l'Hamlet au cimetière de Delacroix : l'âge glorieux de l'épopée laisse place à celui du doute, de la lâcheté et de la mélancolie. La nature reprend ses droits sur les héros vaincus et les descendants déshérités.
Les paysages de mer nocturne de Géricault ou Friedrich inaugurent un autre genre de gouffre, horizontal : le spectateur y tâtonne dans l'obscurité, s'enfonce dans une image sans bords ni repères, aux lueurs incertaines dont la source demeure cachée.
En l'exact milieu tel un pivot, l'horizon supporte un ciel épais, dont la pesanteur menace d'inverser l'image. Vertige de l'infini et menace de subversion traduisent ainsi l'esprit du romantisme noir dans le paysage.
Avides de donner forme aux énigmes profondes de la vie autrement que par l'analyse scientifique ou l'imitation des formes extérieures, les symbolistes trouvent dans le romantisme noir le cri de liberté, la force de subversion, de magie et de mystère qu'ils recherchent. Ils y impriment toutefois certaines mutations, en élargissant le champ des références.
L'illustration de Dante, Shakespeare et Milton cède le pas à un puissant syncrétisme mêlant les figures les plus troublantes et cruelles issues des mythologies méditerranéennes, nordiques et de l'Ancien testament. L'autre mutation concerne la féminisation des anti-héros maléfiques : le cortège de Satan et autres princes du Mal ménage désormais une place de choix à la Méduse, au Sphinx ou à Salomé.
Méduse, face béante et hurlante, grouillante de serpents, pétrifie ceux qui croisent son regard depuis le viol dont elle a été victime par Poséidon. Avant même que la psychanalyse n'établisse le lien symbolique de cette figure avec le complexe de castration, les romantiques avaient érigé cette figure en nouveau modèle esthétique, fascinant par sa laideur.
A la fois victime et agresseur, elle constitue le support idéal d'un art qui veut forcer le spectateur à faire face à ses hantises.