L'ange du bizarre. Le romantisme noir de Goya à Max Ernst

1

2

3

4

5

6

Paysages de vertige et de mort

Caspar David FriedrichRivage avec la lune cachée par des nuages (Clair de lune sur la mer)© BPK, Berlin, dist. RMN-Grand Palais / Elke Walford
Contrairement aux paysages d'Apocalypse anglo-saxons, le paysage romantique français et allemand distille un sublime plus inquiétant qu'effrayant, s'appuyant davantage sur des lieux réels que sur les mythes. Issus de l'univers des romans noirs, les cimetières, les grottes, les forêts impénétrables, les ruines et les cloîtres au clair de lune constituent les motifs attendus, traduisant l'enfermement et la mort.

 

Lorsque les artistes exaltent le sublime de la nature elle-même, ils choisissent le thème gouffre, recherchant la sensation de vertige et de basculement qu'il provoque. Au moyen de crevasses glaciaires et de failles rocheuses sous un ciel d'orage, Huet, Lessing et Ender déclinent le thème de manière littérale en fendant leurs compositions de puissantes lignes obliques.

Le même glissement dans le néant menace le Cuirassier blessé de Géricault ou l'Hamlet au cimetière de Delacroix : l'âge glorieux de l'épopée laisse place à celui du doute, de la lâcheté et de la mélancolie. La nature reprend ses droits sur les héros vaincus et les descendants déshérités.

 

Les paysages de mer nocturne de Géricault ou Friedrich inaugurent un autre genre de gouffre, horizontal : le spectateur y tâtonne dans l'obscurité, s'enfonce dans une image sans bords ni repères, aux lueurs incertaines dont la source demeure cachée.

En l'exact milieu tel un pivot, l'horizon supporte un ciel épais, dont la pesanteur menace d'inverser l'image. Vertige de l'infini et menace de subversion traduisent ainsi l'esprit du romantisme noir dans le paysage.

 

 

Résurgence et mutations symbolistes

Franz von StuckLe Péché© Galerie Katharina Büttiker, Zürich
L'héritage romantique noir est réactivé à la faveur des troubles de la fin de siècle inaugurés par la terrible année 1871. La confiance envers le positivisme scientifique et la démocratie s'essouffle, certaines franges intellectuelles s'exaspèrent de l'hypocrisie étouffante des conventions morales et artistiques bourgeoises, trop soumises aux apparences.

Avides de donner forme aux énigmes profondes de la vie autrement que par l'analyse scientifique ou l'imitation des formes extérieures, les symbolistes trouvent dans le romantisme noir le cri de liberté, la force de subversion, de magie et de mystère qu'ils recherchent. Ils y impriment toutefois certaines mutations, en élargissant le champ des références.

 

L'illustration de Dante, Shakespeare et Milton cède le pas à un puissant syncrétisme mêlant les figures les plus troublantes et cruelles issues des mythologies méditerranéennes, nordiques et de l'Ancien testament. L'autre mutation concerne la féminisation des anti-héros maléfiques : le cortège de Satan et autres princes du Mal ménage désormais une place de choix à la Méduse, au Sphinx ou à Salomé.

Méduse, face béante et hurlante, grouillante de serpents, pétrifie ceux qui croisent son regard depuis le viol dont elle a été victime par Poséidon. Avant même que la psychanalyse n'établisse le lien symbolique de cette figure avec le complexe de castration, les romantiques avaient érigé cette figure en nouveau modèle esthétique, fascinant par sa laideur.

A la fois victime et agresseur, elle constitue le support idéal d'un art qui veut forcer le spectateur à faire face à ses hantises.

1

2

3

4

5

6


Augmenter la taille du texte Réduire la taille du texte Envoyer à un ami Imprimer
Facebook
Google+DailymotionYouTubeTwitter