

Aussi diverses soient-elles, les femmes fatales semblent être les allégories d'un même concept : celui qui pense la Nature comme une force cruelle, destructrice et perverse dès lors que l'on s'enfonce dans ses secrets.
Typiquement sadien, ce thème subvertit le mythe rousseauiste de la bonne Mère-Nature. Les artistes symbolistes réactivent cette pensée en modernisant le mythe judéo-chrétien de la Chute. Les hantises liées à la prostitution envahissante et aux maladies vénériennes, fléaux des métropoles modernes, alimentent l'imaginaire de l'Eve pécheresse.
Les artistes prennent aussi appui sur le discours scientifique contemporain, hanté par le déterminisme, ainsi que sur le pessimisme de Schopenhauer. La beauté féminine est selon lui l'instrument grâce auquel la Nature poursuit son objectif de maintien de l'espèce, sacrifiant à sa volonté le bien-être des individus, dupés par le plaisir charnel et vaincus par la mort.
La rencontre de l'homme avec le Sphinx, incarnation de l'énigme de la Nature, inspire Munch, Stuck et Behrens, à la suite de Heine et Baudelaire qui se mettaient eux-mêmes en scène dans ce drame : l'artiste symboliste est cet homme supérieur qui ose plonger, avec délice et souffrance, dans les secrets horribles de la Nature.
Publiée par Jules Michelet en 1862, la Sorcière est une enquête historique dont les résonances anticléricales et proto-féministes n'avaient pas échappé à la censure. L'auteur y éclaire le rôle social nécessaire de la sorcière : elle maintenait un lien entre les hommes et la nature, que le christianisme voulut briser.
Michelet rappelle également la manière dont le pouvoir, tant religieux que politique, a utilisé la sorcellerie comme levier d'oppression du peuple et des femmes.
Nostalgiques d'une connaissance perdue des harmonies cachées de l'univers, les symbolistes trouvent aussi dans la sorcière une figure d'identification à la fois subversive, mélancolique et magique. Les sculpteurs comme Heine, Carriès ou Soudbinine semblent adopter le processus créatif d'apprentis-sorciers, jouant volontairement avec les hasards incontrôlables de la matière comme le grès, accentuant le caractère organique de leurs créatures, sur le mode de la métamorphose inachevée.
Tradition iconographique restée vivante dans le monde germanique et flamand depuis la Renaissance, la danse macabre refait surface en Europe à l'occasion des épidémies de choléra dévastant les métropoles de l'âge industriel.
Dans une société de plus en plus hygiéniste, où les manifestations les plus violentes de la mort sont progressivement écartées du champ visuel, les artistes symbolistes, à l'instar de Charles Baudelaire, tirent un plaisir aristocratique et rebelle à rétablir dans ses droits"Madame la mort", tantôt ombre séductrice, tantôt squelette ricanant.