L'ange du bizarre. Le romantisme noir de Goya à Max Ernst

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La femme-Nature, idole de perversité

Franz von StuckLe Baiser du Sphinx© Droits réservés
Qu'il s'agisse de Salammbô, de Cléopâtre ou d'Eve, le mythe de la femme fatale obsède les artistes fin-de-siècle. La beauté vénéneuse de la Salomé, dessinée par Moreau et décrite avec délices par Huysmans dans A rebours, est même devenue l'emblème du symbolisme décadent.

Aussi diverses soient-elles, les femmes fatales semblent être les allégories d'un même concept : celui qui pense la Nature comme une force cruelle, destructrice et perverse dès lors que l'on s'enfonce dans ses secrets.

 

Typiquement sadien, ce thème subvertit le mythe rousseauiste de la bonne Mère-Nature. Les artistes symbolistes réactivent cette pensée en modernisant le mythe judéo-chrétien de la Chute. Les hantises liées à la prostitution envahissante et aux maladies vénériennes, fléaux des métropoles modernes, alimentent l'imaginaire de l'Eve pécheresse.

Les artistes prennent aussi appui sur le discours scientifique contemporain, hanté par le déterminisme, ainsi que sur le pessimisme de Schopenhauer. La beauté féminine est selon lui l'instrument grâce auquel la Nature poursuit son objectif de maintien de l'espèce, sacrifiant à sa volonté le bien-être des individus, dupés par le plaisir charnel et vaincus par la mort.

 

La rencontre de l'homme avec le Sphinx, incarnation de l'énigme de la Nature, inspire Munch, Stuck et Behrens, à la suite de Heine et Baudelaire qui se mettaient eux-mêmes en scène dans ce drame : l'artiste symboliste est cet homme supérieur qui ose plonger, avec délice et souffrance, dans les secrets horribles de la Nature.

 

 

La sorcière et le squelette

Julien-Adolphe Duvocelle (1873-1961)
 Crâne aux yeux exorbités et mains agrippées à un mur
 Crayon et fusain
 Paris, musée d'Orsay, conservé au département des Arts Graphiques du musée du Louvre
 H. 36 ; L. 25 cm
Julien-Adolphe DuvocelleCrâne aux yeux exorbités© DR - RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay) / Jean-Gilles Berizzi
Rétrograde et morbide en apparence, la résurgence de la sorcellerie et la danse macabre dans la création symboliste est en réalité liée à des angoisses et à des interrogations contemporaines.

Publiée par Jules Michelet en 1862, la Sorcière est une enquête historique dont les résonances anticléricales et proto-féministes n'avaient pas échappé à la censure. L'auteur y éclaire le rôle social nécessaire de la sorcière : elle maintenait un lien entre les hommes et la nature, que le christianisme voulut briser.

Michelet rappelle également la manière dont le pouvoir, tant religieux que politique, a utilisé la sorcellerie comme levier d'oppression du peuple et des femmes.

 

Nostalgiques d'une connaissance perdue des harmonies cachées de l'univers, les symbolistes trouvent aussi dans la sorcière une figure d'identification à la fois subversive, mélancolique et magique. Les sculpteurs comme Heine, Carriès ou Soudbinine semblent adopter le processus créatif d'apprentis-sorciers, jouant volontairement avec les hasards incontrôlables de la matière comme le grès, accentuant le caractère organique de leurs créatures, sur le mode de la métamorphose inachevée.

 

Tradition iconographique restée vivante dans le monde germanique et flamand depuis la Renaissance, la danse macabre refait surface en Europe à l'occasion des épidémies de choléra dévastant les métropoles de l'âge industriel.

Dans une société de plus en plus hygiéniste, où les manifestations les plus violentes de la mort sont progressivement écartées du champ visuel, les artistes symbolistes, à l'instar de Charles Baudelaire, tirent un plaisir aristocratique et rebelle à rétablir dans ses droits"Madame la mort", tantôt ombre séductrice, tantôt squelette ricanant.

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