"Les Français peints par eux-mêmes", panorama social du XIXe siècle

Aquarelle
Edouard ManetEtude de chiffonnier© RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay) / Michèle Bellot
Les Français peints par eux-mêmes, édité par Léon Curmer, est un interminable livre, réunissant une brillante pléiade d'auteurs et d'illustrateurs. Il fut publié en 422 livraisons réunies en neuf volumes, de 1840 à 1842 : cinq sur Paris, trois sur La Province, et en "prime", Le Prisme. L'ensemble prétend brosser une fresque de la société contemporaine et constitue la plus importante réalisation de toute la "littérature physiologique" en vogue. La suite de ces monographies, depuis la première, "l'épicier" par Balzac, jusqu'à la dernière, "le Corse", demeure le témoignage inégalé d'une gigantesque enquête sociale, encore consultée de nos jours par l'historien.


Centrée sur Daumier, la première salle de l'exposition cherche dans la caricature des années 1830 les origines immédiates de l'ouvrage. Avant l'interdiction de la caricature politique en 1835, les dessinateurs des journaux de Philipon jouent à cache-cache avec la censure, avec des portraits-charges qui connaissent la carrure et la silhouette ventripotente du régime "poiréiforme". Après 1835, les caricaturistes se reconvertissent dans la caricature de moeurs : ils inventent des types tels que Mayeux, Joseph Prudhomme, Robert Macaire.


La seconde salle est consacrée aux années 1840 : un grand nombre de planches montrent l'illustration des Français par Daumier, Grandville, Gavarni et Pauquet. L'histoire du livre est retracée, depuis son lancement par voie d'affiches et de prospectus illustrés jusqu'à ses diverses éditions et rééditions dans la seconde moitié du siècle. Un espace est consacré aux "physiologies", ces petits livrets émaillés de vignettes par Daumier, Gavarni ou Emy, qui reprennent et vulgarisent le concept des Français. Enfin, la mode de la littérature "physiologique" est évoquée par des livres et des affiches de librairie.

Parallèlement sont évoquées quelques-unes des traditions plus lointaines dont relèvent Les Français : la tradition littéraire des "tableaux de Paris", dont le père-fondateur est Louis-Sébastien Mercier, et celle des "cris de la ville" dans l'estampe et l'imagerie populaire, les recueils de "costumes" pour La Province.


La formule visuelle du "type", personnage en pied doté d'une légère ombre portée, se détachant sur un fond abstrait pour évoquer une physionomie familière de la société contemporaine, a influencé des peintres comme Manet et Seurat, aussi bien que Bonvin, Raffaëlli ou Caillebotte : le mythe du chiffonnier est là pour l'attester.


A la fin du siècle, le type se fige en stéréotype sur de nouveaux supports, "chromo" publicitaire, carte postale ou affiche, comme dans le livre illustré de bibliophilie. Seule la photographie, à l'heure du naturalisme de Zola, permet d'échapper aux conventions du 'type" et d'explorer les bas-fonds, comme Atget fixant des cités de chiffonniers désertes.

La rupture avec les conventions romantiques s'accuse chez les dessinateurs de presse de la fin du siècle - Vallotton, Toulouse-Lautrec ou Steinlen - qui ne ne montrent plus des "types" isolés, mais la foule animée de la rue. Elle est totalement consommée dans la presse illustrée engagée du tournant du siècle qui élabore, classe contre classe, un nouveau langage graphique pour un monde politique et social tout différent : la foule fait irruption dans l'image.

Commissaires de l'exposition

Luce Abélès, professeur de lettres, section littéraire du musée d'Orsay et Ségolène Le Men, chargée de recherche au CNRS, musée d'Orsay

23 mars - 13 juin 1993
Musée d'Orsay

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