Musée d'Orsay: Sommeils artificiels

Sommeils artificiels

Figures du dormeur dans la collection de photographie du musée d'Orsay

Photographie
David Octavius Hill, Robert AdamsonSophia Finlay and Harriet Farnie, with "Brownie"© RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski
Du simulacre à l'instant volé d'intimité

Objet de fascination des artistes depuis l'antiquité, le sommeil compte parmi les premiers sujets de fiction photographique. Si depuis la fin du XVIIIe siècle, la récurrence des représentations peintes ou gravées reflète l'intérêt croissant des scientifiques et des écrivains pour l'inconscient et le phénomène des rêves, la pose du dormeur est aussi pour les photographes une manière de composer avec une contrainte propre au medium : face à la longueur des temps de pose (progressivement abaissés de plusieurs minutes à quelques secondes), elle constitue à l'occasion un stratagème pour maintenir le modèle immobile, et ainsi éviter le flou dû aux mouvements du corps ou des paupières.
Mais parce que les opérations de prise de vue, toujours lourdes malgré les évolutions techniques, restent difficiles à réaliser sans que le modèle n'en soit conscient, le sommeil photographié - hormis celui des nouveaux nés et des animaux - est le plus souvent simulé.

L'apparition de la photographie instantanée dans les années 1880 marque la fin de l'ère du soupçon. Le dormeur authentique, capturé avec une spontanéité et une liberté de ton inédites, suscite la tendresse ou la bienveillance du photographe qui, du même coup, le décharge de la symbolique moralisatrice traditionnelle.
Ni preuve de paresse ni gage d'innocence, le sommeil se donne à voir pour ce qu'il est : privilège de l'oisiveté bourgeoise, repos du labeur, pis-aller du marginal… Les nouveaux amateurs confirment ainsi l'aptitude de la photographie à mettre au jour les implications culturelles et sociales de ce besoin naturel et universel.
Lady Clementina HawardenEtude d'après nature (Isabella Grace et Florence Maude)© Musée d'Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt
Narcolepsies photographiques

Reflet du goût de la bonne société pour le tableau vivant, la photographie mise en scène tire fréquemment parti de la dimension poétique ou comique de la figure du dormeur. La vague de sommeil gagne même jusqu'aux modèles des portraitistes à la mode qui, à la faveur de l'apparition du format carte de visite (relativement abordable pour un bourgeois), adoptent la pose assoupie comme l'une des conventions de la fantaisie d'atelier.
Parce qu'il permet de démontrer que le medium, loin de se limiter à un outil d'enregistrement, peut constituer un vecteur d'imaginaire, le sommeil est également un thème privilégié par les photographes nourrissant des ambitions artistiques. Inspirées de la peinture comme du théâtre, leurs compositions s'élèvent au-delà du phénomène physiologique pour évoquer le monde intérieur du modèle. Elles fonctionnent comme des allusions à l'expérience intime qu'est le rêve, traversée du miroir selon Carroll, porte ouverte sur l'inconscient selon Freud. La photographie de nu, qui s'inscrit dans une longue tradition picturale, ne manquera d'ailleurs pas d'exploiter le potentiel érotique du motif de la belle endormie, inconsciente des regards du spectateur-voyeur.

Marquée par l'effacement du contexte narratif, l'évolution des représentations tend, après quelques échappées dans l'irrationnel où coexistent scène rêvée et dormeur, vers l'éviction de ce dernier au profit de la seule image mentale. De sorte que la persistance de sa figure, passée au filtre de l'onirisme pictorialiste, confine à la mise en abyme. Et l'héritière des Vénus endormies de s'assumer comme le rêve incarné de l'auteur et/ou du spectateur.

Commissaire

Thomas Galifot, conservateur au musée d'Orsay

21 décembre 2010 - 6 avril 2011
Musée d'Orsay
Salle 17
Salle 21

Accès avec le billet musée



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