Peintures

 (en 1894), Gallen-Kallela, Akseli
Akseli Gallen-Kallela, Palokärki ; le Grand Pic noir (en 1894)
musée d'Orsay
©Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Un héritage riche et complexe

La collection de peintures du musée d’Orsay provient des institutions muséales qui l’ont précédé à partir du début du XIXe siècle : le musée du Luxembourg, créé en 1818, consacré aux œuvres des artistes français vivants ;  le Jeu de Paume aux Tuileries où sont présentées à partir de 1922 les œuvres des écoles étrangères contemporaines acquises pour le musée du Luxembourg ; le Louvre, où sont exposées les œuvres d’artistes majeurs du XIXe siècle entrés tardivement dans les collections, et où sont ouvertes en 1929 les salles impressionnistes ; le musée national d’art moderne ouvert en 1937 au Palais de Tokyo ; le Jeu de Paume transformé en 1947 pour y présenter la collection impressionniste du musée du Louvre, ainsi que des œuvres postimpressionnistes acquises pour le Louvre. 

Sauf le Louvre évidemment, ces institutions ont disparu ou ont vu leurs missions transformées (le musée du Luxembourg créé en 1818 a ainsi été fermé définitivement en 1939).     

La strate la plus ancienne de la collection d’Orsay est constituée par les acquisitions faites par le musée du Luxembourg. Quand il est créé en 1818, son rôle est novateur, puisqu’il ne s’agit pas d’y exposer des œuvres d’art anciennes - rôle traditionnellement dévolu aux musées à l’époque, mais celles réalisées par des artistes français vivants. Les œuvres choisies par l’État, pour être présentées au musée du Luxembourg, sont achetées au Salon lorsqu’elles y ont reçu un accueil favorable de la critique. Certaines œuvres font l’objet de commandes, d’autres sont achetées sur les crédits de la Liste civile. Une règle non écrite et très diversement appliquée prévoit que les artistes exposés au musée du Luxembourg entreront au Louvre dix ans après leur mort, s’ils ont été pleinement reconnus.

 

Les acquisitions pour le musée du Luxembourg, partie intégrante du système officiel des Beaux-Arts

La constitution de la collection du musée du Luxembourg fait donc partie intégrante, au XIXe siècle, du système officiel des Beaux-Arts. Les élèves d’Ingres, maître reconnu, sont appréciés : la peinture de Théodore Chassériau, Le Tepidarium, est achetée en 1853. Au Salon, la tradition académique est très suivie, et elle se renouvelle pour être en phase avec l’époque. Le tableau de Thomas Couture, Les Romains de la Décadence, commandé par l’État en 1846, est acquis en 1847 après sa présentation au Salon. On y voit une solution au conflit entre classicisme et romantisme. Le grand genre, la peinture d’histoire, puisant en particulier dans l’histoire antique - même si le tableau de Couture évoque en fait ce qu’il estime être la décadence morale de son temps -, la mythologie gréco-latine, les scènes bibliques ou l’histoire des premiers temps du christianisme, conserve les faveurs de l’administration.

Romains de la décadence (1847), Couture, Thomas
Thomas Couture, Romains de la décadence (détail), avant 1847, musée d'Orsay ©Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Parce qu’elle est liée à l’accueil fait aux œuvres exposées au Salon, la politique d’acquisition pour le musée du Luxembourg va progressivement présenter certaines lacunes. En effet, même si la tradition du beau idéal et l’académisme restent importants, les courants artistiques se diversifient dès la décennie 1830. D’abord, la peinture de paysage se renouvelle, portée par des artistes considérés aujourd’hui comme majeurs, notamment Théodore Rousseau et Jean-François Millet. Ni l’un ni l’autre ne bénéficie d’acquisitions avant celles de la fin du siècle, qui résulteront de dons de collectionneurs privés. Par ailleurs, de nombreux artistes, parmi lesquels Gustave Courbet, se donnent comme projet de représenter la réalité. Sa célèbre toile, Un enterrement à Ornans, est très mal accueillie au Salon de 1850. Dans la logique du système de l’époque, parfaitement orchestré, l’artiste n’est donc pas acheté par l’État, alors qu’il est à un sommet de son expression. Mais d’autres peintres réalistes entrent au musée du Luxembourg, en phase avec leur production : Rosa Bonheur, qui fait éclater les préjugés sur les femmes artistes, bénéficie en 1848 d’une commande de l’État pour le Labourage nivernais.

Labourage nivernais, dit aussi Le sombrage (en 1849), Bonheur, Rosa
Rosa Bonheur, Labourage nivernais, 1849, musée d'Orsay © RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Patrice Schmidt

La Deuxième République (1848-1851) réoriente temporairement les achats vers les grands oubliés des décennies précédentes : c’est alors que Corot est acheté et montré au Luxembourg pour la première fois avec Une matinée, la Danse des Nymphes du Salon de 1850-1851. Jules Breton, l’un des grands artistes du monde paysan, devient lui aussi apprécié. Son œuvre intitulée Le rappel des glaneuses est achetée en 1859 au Salon, sous le Second Empire, sur le crédit de la Liste civile de Napoléon III qui en fait don au musée du Luxembourg en 1862.

L’ouverture du système : du rattrapage des lacunes à l’accueil de l'impressionnisme

Comment ce système rigide, qui aurait pu aboutir à mettre à l’écart l’innovation artistique, a-t-il pu évoluer ? Plusieurs événements, mais aussi la mobilisation d’artistes et d’écrivains, y ont contribué dès le Second Empire (1852-1870). En 1863, la prééminence du Salon est ébranlée, lorsque Napoléon III – constatant que 3000 œuvres ont été refusées au Salon – accepte l’organisation d’un Salon parallèle appelé Salon des Refusés. Ce mouvement qui conteste la domination exclusive du Salon sur la politique artistique se poursuit après la guerre franco-prussienne de 1870, avec la multiplication des expositions indépendantes, comme celles des impressionnistes entre 1874 et 1886, le Salon des Indépendants fondé en 1884, puis la création de la Société Nationale des Beaux-Arts en 1890 qui veut mieux refléter la diversité de la vie artistique. Dans la décennie 1890, le mouvement impressionniste n’a pas encore bénéficié d’acquisitions faites pour les musées nationaux, hormis quelques exceptions, et leur prix est devenu très élevé, mais des libéralités exceptionnelles vont permettre leur entrée dans les collections nationales.  

 

Le temps des grandes libéralités

Les marchands et les collectionneurs soutiennent de nouveaux courants et vont contribuer à faire évoluer le goût par leur regard aiguisé sur l’art de leur temps. Le marchand Paul Durand-Ruel identifie sur-le-champ la valeur des impressionnistes, organisant dès 1870, une exposition de leurs œuvres dans sa galerie londonienne à New Bond Street. Il organise par la suite à Paris de manière régulière des expositions consacrées à ces artistes.

Gustave Caillebotte, lui-même peintre, achète les œuvres de ses amis impressionnistes pour les soutenir. Il expose avec le groupe dès 1876. C’est grâce à lui que les artistes de ce mouvement font leur entrée dans les collections nationales françaises (sauf Manet, Renoir et Sisley, déjà présents par un tableau chacun), mais cette entrée ne se fait pas sans polémiques. Lorsqu’il meurt en 1894, Caillebotte lègue à l’État sa collection composée de 67 peintures et pastels impressionnistes et de deux dessins de Millet. Les autorités se réjouissent de ce legs qui vient opportunément compléter une criante lacune, mais le testament stipule que toute la collection devra être montrée. Or le musée du Luxembourg, qui doit accueillir les œuvres, manque de place. Le frère de Caillebotte, Martial Caillebotte, avec Renoir, choisi comme exécuteur testamentaire, maintient fermement la condition du legs. Il faut donc restreindre le nombre d’œuvres. Après des négociations relayées par la presse, on aboutit à un compromis qui permet à l’État d’opérer un choix d’œuvres - 40 en tout -, enfin exposées en 1897 au musée du Luxembourg, parmi lesquelles L’Estaque de Cézanne (1878), La Gare Saint-Lazare (1877) de Monet, Printemps. Pruniers en fleurs (1877) de Pissarro et le Bal du Moulin de la Galette (1876) de Renoir. Martial Caillebotte complète le legs de son frère en offrant en 1894, Raboteurs de parquet (1875), par l’intermédiaire de Renoir, et Vue de toits (Effet de neige) (1878) de Gustave Caillebotte.  

Bal du moulin de la Galette (en 1876), Renoir, Auguste
Auguste Renoir, Bal du moulin de la Galette, 1876 ©Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Les grandes libéralités, provenant d’artistes comme Caillebotte ou de collectionneurs, jouent un rôle essentiel et visent à faire reconnaître des œuvres qu’ils estiment être injustement restées en dehors du système des acquisitions publiques. Lorsqu’Édouard Manet meurt en 1889, son tableau Olympia qui, exposé au Salon de 1865, avait entraîné des polémiques, est depuis lors demeuré sans acquéreur dans l’atelier de l’artiste. C’est alors que de riches Américains envisagent d’acheter des œuvres de Manet, notamment Olympia. Avec l’appui du peintre américain John Sargent, Monet lance alors une souscription publique afin d’acheter le tableau à la veuve de Manet. Celle-ci aboutit en 1890 au don dOlympia à l’État. Pour Monet, il s’agit de faire reconnaître enfin la place considérable que cet artiste doit tenir dans « l’histoire du siècle ». Grâce à l’intervention de Clemenceau, ami de Monet, le tableau est exposé au Louvre en 1907.

Olympia (détail) (entre 1882 et 1883), Cambos, Jean
Edouard Manet, Olympia, entre 1882 et 1883, musée du Louvre, Paris ©Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Le riche collectionneur et historien de l’art, Étienne Moreau-Nélaton, spécialiste reconnu de Corot, Daubigny, Millet, Manet, acquiert des œuvres de ces artistes et des chefs-d’œuvre impressionnistes. Il donne au Louvre, en 1906, une centaine de tableaux comprenant des œuvres romantiques, des paysages de Barbizon et des jalons de la Nouvelle Peinture et de l’impressionnisme. On lui doit par exemple l’entrée du Déjeuner sur l’herbe d’Édouard Manet, œuvre rejetée par le jury du Salon en 1863, qu’il a achetée à Durand-Ruel en 1900, ou encore celle des Coquelicots de Claude Monet (1873), un des fleurons de la première exposition du groupe en 1874.

Coquelicots (en 1873), Monet, Claude
Claude Monet, Coquelicots, 1873, musée d'Orsay ©RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski

L’homme d’affaires Alfred Chauchard, parti de rien, se forge grâce à son succès commercial un profil de collectionneur hors pair, réunissant un ensemble unique d’artistes de Barbizon, grands oubliés de la politique d’achats publics, comme Théodore Rousseau. C’est grâce à lui et après une campagne de presse internationale que L’Angélus (1857-1859) de Jean-François Millet revient en France. Il rachète en effet à grands frais le tableau en 1890 à l’American Art Association. Son legs à l’État est accepté en 1910, comblant des lacunes importantes.

L'Angélus (entre 1857 et 1859), Millet, Jean-François
Jean-François Millet, L'Angélus, entre 1857 et 1859, musée d'Orsay ©Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

En 1911, c’est la collection d’Isaac de Camondo qui est léguée. Outre du mobilier du XVIIIe siècle ou des estampes japonaises, elle fait entrer dans les collections nationales un ensemble remarquable d’œuvres impressionnistes majeures : ses grands artistes sont Degas, Manet, avec entre autres œuvres, Le Fifre d’Édouard Manet (1866), mais aussi Monet avec Londres, le Parlement (1904).

Londres, le Parlement. Trouée de soleil dans le brouillard (en 1904), Monet, Claude
Claude Monet, Londres, le Parlement. Trouée de soleil dans le brouillard, 1904, musée d'Orsay ©Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Il est un des rares collectionneurs à comprendre la démarche sérielle de l’artiste et achète quatre des célèbres Cathédrales de Rouen. Encore peu représenté dans les collections publiques françaises, Cézanne bénéficie enfin d’une plus juste place avec entre autres Les joueurs de cartes (vers 1890-1895) et Van Gogh entre enfin au musée avec Fritillaires (1887). Pour ceux qui sont encore vivants, Degas, Renoir et Monet, avec l’ouverture de salles dédiées à la collection Camondo en 1914, ce legs leur offre la consécration suprême, être montré au Louvre de leur vivant.

 

Antonin Personnaz, grand amateur d’art, photographe important et ami de peintres comme Pissarro et surtout Guillaumin, lègue à l’État sa collection. Elle comprend près de 140 œuvres impressionnistes parmi lesquelles Le Pont d’Argenteuil (1874) de Monet, Paysage à Éragny (1897) de Pissarro, L’île de la grande Jatte (1873) de Sisley. Les œuvres léguées par Personnaz entrent au Louvre après la mort du donateur, en 1937 : elles sont réparties, pour la partie impressionniste, entre le musée Bonnat de Bayonne, dont Personnaz a été le conservateur, et le musée d’Orsay (près de 40 œuvres).

 (en 1873), Sisley, Alfred
Alfred Sisley, L'île de la Grande Jatte, 1873, musée d'Orsay ©RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski

Une politique d’acquisition voulant refléter la diversité artistique française

Au musée du Luxembourg, les conservateurs successifs, Étienne Arago puis Léonce Bénédite, font aboutir des acquisitions qui rendent compte du développement des sensibilités artistiques, mais en 1892 l’État n’a encore acquis aucune œuvre impressionniste. La prise de conscience du retard de vingt ans, depuis leur première exposition à Londres, suscite en 1892 l’acquisition des Jeunes filles au piano d’Auguste Renoir, puis celle de Jeune Fille en toilette de bal de Berthe Morisot en 1894. Dans les années 1890, les prix des impressionnistes sont déjà très élevés et c’est grâce aux grandes libéralités que les collections nationales s’enrichissent d’un grand nombre d’œuvres, à partir du legs Caillebotte accepté en 1895.

Jeune femme en toilette de bal (en 1879), Morisot, Berthe
Berthe Morisot, Jeune femme en toilette de bal (détail), 1879, musée d'Orsay ©Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

D’autres manques de la période précédente sont comblés, par exemple lorsqu’est accepté en 1881 le don de Un Enterrement à Ornans, de Courbet (1849), par la sœur de l’artiste. L’œuvre entre directement au Louvre. D’autres courants plus sensibles aux thèmes allégoriques entrent aussi au musée du Luxembourg, comme Le Pauvre pêcheur de Pierre Puvis de Chavanne, qui a suscité de vives réactions au Salon de 1881. Il finit cependant par être acheté par l’État en 1887, tout comme Un atelier aux Batignolles, de Fantin-Latour (1870), acquis en 1892.

Le pauvre pêcheur (en 1881), Puvis de Chavannes, Pierre
Pierre Puvis de Chavannes, Le pauvre pêcheur, 1881 ©Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Le naturalisme, très apprécié sous la Troisième République, est pleinement reconnu, comme en témoigne l’acquisition en 1882 d’une œuvre emblématique de Léon Lhermitte, La Paye des moissonneurs.

 (en 1882), Lhermitte, Léon
Léon Lhermitte, La paye des moissonneurs, 1882, musée d'Orsay ©RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski

Des œuvres de Charles Cottet, membre d’un groupe de peintres, parfois appelés « La Bande noire » pour leur rejet de la palette claire des impressionnistes et leur goût des harmonies sombres sont très appréciés de Bénédite, le conservateur du Luxembourg de l’époque. Ils entrent alors dans les collections publiques, notamment avec le triptyque Au pays de la mer de Cottet, acquis au Salon de 1898.  La politique d’achats pour le musée du Luxembourg est ouverte à ce qu’on appelle l’ « orientalisme » dont Bénédite est aussi un grand promoteur.

 

Le dynamisme des acquisitions d’œuvres des écoles étrangères

Bénédite estime que le musée du Luxembourg doit faire une place aux tendances internationales de l’art de son temps, qui illustrent à ses yeux le rayonnement de l’art français et affirment le rôle de Paris comme capitale des arts. Il effectue des voyages à l’étranger, il achète en particulier à l’occasion de l’Exposition universelle de 1900 à Paris, constituant, notamment, une collection de peintures belges (Alfred Stevens, Constantin Meunier), américaines (Winslow Homer, dont l’œuvre Nuit d’été est achetée à l’Exposition de 1900), nordiques (Anders Zorn, Frits Thaulow) ou encore, mais dans une moindre mesure pour des raisons politiques, allemandes (Fritz von Uhde).

Nuit d'été (en 1890), Homer, Winslow
Winslow Homer, Nuit d'été, 1890, musée d'Orsay ©RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski

L’importance de la section dédiée aux écoles étrangères l’amène à demander en 1919 qu’elle soit présentée dans le bâtiment du Jeu de Paume, aux Tuileries. Cette demande est satisfaite trois ans avant sa mort, en 1922. Les œuvres des écoles étrangères sont alors transférées au Jeu de Paume qui devient une annexe du musée du Luxembourg, avant de devenir un musée à part entière en 1931.

Dans les mêmes années, en 1929, sont installées au Louvre les œuvres impressionnistes qui se trouvaient au musée du Luxembourg. Ces transferts permettent temporairement de résoudre les problèmes d’espaces qui s’y posent malgré les aménagements qui se sont succédé.

Le musée national d’Art moderne et la collection impressionniste et postimpressionniste du musée du Louvre au Jeu de Paume

Débats, nouveaux lieux muséaux et rôle du Louvre

Les débats sur le rôle du musée du Luxembourg nés au XIXe siècle, s’intensifient au début du XXe siècle et pendant l’entre-deux-guerres. L’une des critiques à l’égard du musée du Luxembourg tient au fait qu’il est moins un musée d’art moderne qu’un musée des artistes vivants. C’est pourquoi l’État prend la décision, en 1934, de créer un musée d’art moderne, qui prend place au Palais de Tokyo construit en 1937 à l’occasion de l’Exposition internationale des arts et des techniques dans la vie moderne. Les collections présentées au musée du Luxembourg et les œuvres des écoles étrangères exposées au Jeu de Paume sont transférées au Palais de Tokyo dès 1938.

Le musée du Luxembourg est fermé définitivement en 1939, avant l’Occupation allemande. Celle-ci provoque des bouleversements dans les musées nationaux. Le Jeu de Paume est cédé à l’occupant allemand, qui y installe ses services chargés de la spoliation des œuvres d’art considérées comme des « biens juifs ». Jean Cassou, conservateur du nouveau musée national d’art moderne, est démis de ses fonctions par le régime de Vichy et entre dans la Résistance. Le rez-de-chaussée du musée est installé et inauguré le 6 août 1942 par le Ministre de l’Éducation Nationale, pour refermer peu après et rouvrir pour quelques mois en 1943.    

En 1945, Jean Cassou réintègre sa fonction de conservateur en chef du musée national d’art moderne et peut ainsi repenser totalement son accrochage pour préparer son ouverture officielle, qui a lieu en 1947. La même année les œuvres impressionnistes et aussi postimpressionnistes présentées jusqu’alors au Louvre sont déménagées au Jeu de Paume qui devient une galerie dépendant du Louvre.

 

L’enrichissement des collections par des œuvres d’artistes majeurs

Lorsque les œuvres impressionnistes intègrent la galerie du Jeu de Paume, en 1947, la collection précédemment exposée au Louvre a déjà été enrichie de ce qu’on appelle le post-impressionnisme, les artistes qui de Gauguin, Van Gogh, Seurat à Toulouse-Lautrec, admirent et contestent tout à la fois les impressionnistes à partir des années 1880. Ils ont été les grands oubliés du musée du Luxembourg au tournant du siècle. Il a fallu attendre les années 1920 pour qu’ils soient mieux représentés dans les collections nationales. Le contexte favorable aux legs et aux donations, car elles sont faites pour le Louvre, un musée dont le prestige ne pose aucune question et dont la stabilité est garantie. Ainsi, Le restaurant de la Sirène à Asnières, de van Gogh (1886) fait partie du legs de Joseph Reinach au Louvre, en 1921. En 1927, l’État accepte le legs par l’Américain John Quinn du tableau Le Cirque par Georges Seurat (1891) puis en 1930, celui de l’Étude pour « Un dimanche après-midi à l’île de la Grande Jatte » (entre 1884 et 1886) du même artiste, provenant d’un donateur anonyme.

 

Le cirque (détail) (en 1891), Seurat, Georges
Georges Seurat, Le cirque (1891), musée d'Orsay ©Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Autre aspect du postimpressionnisme, des œuvres de Paul Gauguin entrent dans les collections pendant cette période, notamment La Belle Angèle (1889) grâce à un don d’Ambroise Vollard en 1927, et Le Cheval Blanc (1898), acquis en 1927.

Le cheval blanc (en 1898), Gauguin, Paul
Paul Gauguin, Le cheval blanc, 1898, musée d'Orsay ©RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski

La collection postimpressionniste du Louvre continue à s’enrichir après son transfert au Jeu de Paume, pour combler des lacunes. Trois œuvres de Seurat, des nus féminins, sont acquises en 1947 à la deuxième vente Félix Fénéon. Ce rattrapage se produit dans le contexte d’une reconnaissance accordée à cet artiste par de grands collectionneurs ou des institutions internationales, tels que l’Art Institute de Chicago qui a bénéficié en 1926 de la donation d’Un après-midi à la Grande Jatte (entre 1884-1886), le Courtauld Institute à Londres (Jeune femme se poudrant, 1932), ainsi que par le milliardaire américain Albert Barnes, qui a acheté Les Poseuses (1888) en 1926.

Pendant les années 1940 et 1950, les donations d’œuvres de Van Gogh sont nombreuses, venant enfin renforcer la présence de l’artiste dans les collections nationales. Plusieurs d’entre elles proviennent de Paul et Marguerite Gachet, notamment le Portrait de l’artiste (1889), donné en 1949. 

Portrait de l'artiste (détail) (en 1889), Van Gogh, Vincent
Vincent Van Gogh, Portrait de l'artiste, 1889, musée d'Orsay ©Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Les acquisitions d’œuvres de Paul Cézanne dont le musée du Luxembourg avait bénéficié grâce aux legs de Caillebotte puis d’Isaac de Camondo, se prolongent par plusieurs acquisitions, dont deux natures mortes provenant du legs fait au Louvre par l’un de ses plus grands collectionneurs, Auguste Pellerin, puis par celle des Baigneurs (vers 1890-1900), provenant de la donation d’Eva Gebhard-Gourgaud en 1965. Des œuvres d’Odilon Redon, un artiste auprès duquel avait été acquis pour le musée du Luxembourg en 1904 Les yeux clos (1890), viennent enrichir la collection grâce à plusieurs legs dont celui de Paul Jamot, un peintre, critique d’art, collectionneur et conservateur au musée au Louvre, en 1941.

Les yeux clos (en 1890), Redon, Odilon
Odilon Redon, Les yeux clos, en 1890, musée d'Orsay ©RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski

Vers le musée d’Orsay  

Il apparaît dès la fin des années 1960 que le bâtiment du Jeu de Paume est trop exigu pour présenter les œuvres impressionnistes et postimpressionnistes dans des conditions satisfaisantes. Le regard et les études sur le XIXe siècle changent également : on redécouvre des œuvres, des artistes et des sensibilités qui avaient été négligés, voire méprisés, tels que ce qu’on résume par l’académisme ou encore le symbolisme. En 1972, le directeur des musées de France Jean Châtelain émet l’idée d’investir l’hôtel et la gare d’Orsay, construits par Victor Laloux en 1900. Quatre ans plus tard, le musée national d’art moderne du Palais de Tokyo est fermé, et ses collections déménagent au Centre National d’Art et de Culture Georges Pompidou dont la création a été décidée en 1970. En 1977, un conseil interministériel restreint présidé par Valéry Giscard d’Estaing décide la création d’un musée d’art et de civilisation du XIXe siècle dans la gare d’Orsay. De nouveaux transferts d’œuvres, en provenance des réserves du Palais de Tokyo et du bâtiment du Jeu de Paume, se préparent alors vers le futur musée d’Orsay qui offrira une version plus riche et plus complète de la peinture de la seconde moitié du XIXe siècle et du tournant du XXe siècle.

Politique d'acquisition du musée d'Orsay

À partir de 1978, l’équipe de préfiguration du futur musée d’Orsay commence à constituer une collection. Pour cela, en premier lieu, des tableaux qui avaient été dispersés dans toute la France à la fermeture du musée du Luxembourg font l'objet de retour de dépôts, donnant parfois lieu à des échanges pour ne pas porter préjudice aux musées qui les conservaient depuis de longues années.

Ces retours renforcent ainsi la peinture réaliste des années 1848-1850, la fin du romantisme, l'éclectisme du Second Empire, l’académisme et l'art naturaliste.

Le Talisman, l'Aven au Bois d'Amour, Sérusier, Paul
Paul Sérusier, Le Talisman, 1888 ©Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

La même équipe met en place dès 1978 une politique d'acquisition.  Les efforts tendent à compléter, équilibrer, renforcer les collections qui proviennent de l’héritage historique afin de représenter de la manière la plus complète possible l'ensemble de la période de l'histoire de l'art allant de 1848 à 1914, particulièrement fertile. En 1985, est par exemple acquis Le Talisman de Sérusier qui complète une suite de dons prestigieux d'œuvres de Bonnard et de Redon. Les séries de toiles néo-impressionnistes ou de l'école de Pont-Aven des collections du musée montrent la générosité des descendants d'artistes ou des grands collectionneurs.

 

Par ailleurs, le musée d'Orsay a pu dès son origine bénéficier du dispositif de la dation en paiement, permettant de s'acquitter des droits de succession par la remise d'une ou plusieurs œuvres. Des tableaux des plus grands peintres ont pu ainsi rejoindre les collections au fil des ans. En tout, environ cent tableaux et pastels sont entrées grâce à ce mécanisme dans les collections du musée depuis sa création.

Parmi ceux-ci figurent notamment : des œuvres de Courbet avec l’iconique Origine du monde (1995) ; cinq grands formats de Bouguereau (2010), le Portrait de Marcel Proust par Blanche (1989) ; une dizaine d’œuvres de Cézanne, dont plusieurs peintures de Baigneurs, La Tentation de Saint Antoine (1982), L'Avocat (1991) ; des œuvres de Pissarro avec Coteau de l'Hermitage, Pontoise (1983), quelques œuvres de Manet dont Combat de taureaux (1976), L'évasion de Rochefort (1984) ; des tableaux de Renoir avec, Danse à la ville (1978), Julie Manet (1999), Le poirier d'Angleterre (2012), mais aussi plusieurs tableaux de Degas dont deux pastels de Danseuses (1979 et 1997) ; des peintures de Monet, dont La rue Montorgueil (1982), Le déjeuner sur l'herbe (1987), Effet de vent (2002) ; mais aussi de Caillebotte tout récemment avec le Paysage à Argenteuil (2019) ; une dizaine d’œuvres de Bonnard dont les quatre Femmes au jardin (1984), L'après-midi bourgeoise (1988), et Fenêtre ouverte (2020) ; également  de Vuillard avec Femme de profil (1990), Chez Maurice Denis (2001), Autoportrait Octogonal (2015), Jean Giraudoux (2015) ; de Denis, Le menuet de la Princesse Maleine (1999), Paysage aux arbres verts (2001) ; des œuvres de Redon avec notamment Le char d’Apollon (1978) ou l’ensemble des 15 panneaux provenant de la décoration de salle à Manger du Baron Robert de Domecy (1988) ; de Signac avec Les Andelys (1996), de Matisse, Luxe, calme et volupté (1982)...

Le Poirier d'Angleterre ou Le Verger à Louveciennes (Vers 1873), Renoir, Auguste
Auguste Renoir, Le Poirier d'Angleterre, 1873 ©Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Pour les achats, un effort particulier est porté sur la présence des écoles étrangères avec La Roue de la Fortune de Burne-Jones (1980), Nuit d'été à Aagaardstrand de Munch (1986), Départ pour la pêche de Mondrian (1987), Meules de foin III du même artiste (2018),  Repos de Hammershoi (1996). C’est aussi l’achat de Au conservatoire d'Ensor (2009), venu combler une lacune au sein des collections, celui de L'Expulsion du Paradis de Von Stuck (2012), tout comme À l’Harmonie (Jardin public) de Georges Morren (2019), ou encore le Grand Pic noir d’Akseli Gallen-Kallela (2020), et le Garçon breton de profil de Roderic O’Conor (2021).

L'Expulsion du Paradis, Stuck, Franz von
Franz von Stuck, L'Expulsion du Paradis, 1890 ©Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

À partir des années 1980, la peinture suisse devient une des lignes directrices de l’enrichissement des domaines dits étrangers dans le cadre du musée d’Orsay : cette politique se traduit par le spectaculaire achat, quelques mois seulement après l’ouverture des portes du musée en décembre 1986, d’un important paysage de Hodler, La Pointe d’Andey. Suivent l’acquisition de chefs-d’œuvre de Giovanni Giacometti dont la Vue de Capolago (1997) et de Cuno Amiet avec le Paysage de neige (1999), et de trois portraits de Hodler, dont celui de Mathias Morhardt et le Portrait du jeune Werner Miller, tous deux acquis en 2018. Cet artiste, qui fut le chef de file de la modernité suisse, tient une place particulière dans les collections du musée d’Orsay, seule institution française à conserver des œuvres de lui, et qui compte désormais cinq toiles du maître.

 

Le musée d'Orsay a également eu la possibilité depuis 1986 d'acquérir à titre onéreux des œuvres de quelques-uns des plus grands peintres français de sa période. Parmi celles-ci, nous pouvons citer : Le garçon au chat de Renoir (1992) ; Portrait de l'artiste au Christ jaune de Gauguin (1994) ; Berthe Morisot au bouquet de violettes de Manet (1998) ; Galatée de Gustave Moreau (1997) ; Portrait de Paul Ranson en costume nabi de Sérusier (2004) ; un exceptionnel portrait collectif de Tissot, Le Cercle de la rue Royale (2011). Ces dernières années le musée d’Orsay a renforcé sa position de référence dans le domaine du postimpressionnisme avec l’acquisition de Le Pardon d’Émile Bernard (2019) précurseur du synthétisme grâce au dispositif des trésors nationaux, mais aussi celle du Christ vert de Maurice Denis (2020), une des œuvres les plus radicales de l’artiste, tout comme les Tétraèdres de Paul Sérusier, qui pousse le symbolisme jusqu’à l’abstraction.

Le Cercle de la rue Royale, Tissot, James
James Tissot, Le Cercle de la rue Royale, 1868 ©Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Enfin, les libéralités accordées au musée d'Orsay demeurent aujourd'hui l'une des sources principales de l'enrichissement des collections. Chaque année, des œuvres majeures sont acquises grâce aux différents dons, donations ou legs.

C'est avec la participation de Georges D. Havas qu'ont pu être financés les achats de L'Enfance de Sixte-Quint de Gustave Moreau (2009) et du Portrait d'Yvonne Lerolle en trois aspects de Maurice Denis (2010). Pour ce portrait, jalon essentiel dans l'histoire du symbolisme, le musée d'Orsay a également pu s'appuyer sur les arrérages d'une donation anonyme canadienne et sur la participation du Fonds du patrimoine. Citons également en exemple l'exceptionnelle donation Meyer, dont l’usufruit est tombé en 2007 en raison du décès de Philippe Meyer, qui rassemble aujourd'hui dans un espace dédié des tableaux de Bonnard, Vuillard, Cézanne, Seurat, Degas, Fantin-Latour, Monet, Manet, Hammershoi et Mondrian. Cet ensemble fut encore complété en 2009 avec le don par la Fondation Meyer de La symphonie pastorale de Bonnard aujourd’hui en dépôt au musée du Cannet.

 

Une autre donation exceptionnelle a été consentie en 2010 par Zeineb et Jean-Pierre Marcie-Rivière, dont l'usufruit est tombé avec la disparition de Jean-Pierre Marcie-Rivière, en 2016. Cette libéralité majeure est composée de 141 œuvres nabies dont 25 tableaux et 94 dessins de Bonnard ; 24 tableaux, 3 pastels et 2 dessins de Vuillard. Constituée à partir des années 1960 par André Levy-Despas, le premier mari de Zeineb Kebaïli, la collection a été enrichie pendant plus de quarante ans par Zeineb et Jean-Pierre Marcie-Rivière. Ce geste d'une grande générosité a pleinement confirmé le rôlé d’institution de référence joué par le musée d'Orsay pour des artistes tels que Vuillard et Bonnard.

Portrait d'Yvonne Lerolle en trois aspects, Denis, Maurice
Maurice Denis, Portrait d'Yvonne Lerolle en trois aspects (détail), 1897 ©Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Loin d'être figées dans l'héritage reçu du musée du Luxembourg, du Mnam, ou du Louvre, les collections de peintures du musée d'Orsay sont donc en constante évolution. Les dons, les dations, les achats, permettent, année après années, de maintenir vivantes les collections et d’adapter les acquisitions à l’évolution des connaissances et de l’historiographie de l’art.
Ainsi, le public se voit proposer une image toujours plus complète, en permanence renouvelée, d'une époque foisonnante et variée, l'une des plus créatives de l'histoire de l'art.

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