Musée d'Orsay: Le système Victoria

Le système Victoria

Frédéric Mitterrand
1997
1h15
Français

En 1900, l'Europe entière est monarchique, à l'exception de Saint-Marin, de la Suisse et de la France, et la reine Victoria, par sa présence sur le trône britannique depuis 1837, fait figure de symbole d'un système dynastique passablement enchevêtré. Elle est en effet la grand-mère de quelques unes des cours les plus puissantes. L'Empereur allemand, le Kaiser Guillaume est son petit-fils préféré. Intelligent et doué, mais fantasque et bientôt grisé par la toute-puissance de son Empire, Guillaume réserve pour sa grand-mère les meilleurs aspects de sa personnalité, lui écrit des lettres tendres et, pour ne pas lui faire de peine, il ménage l'Angleterre à laquelle il voue un "amour-haine" fasciné qui remonte au temps de ses visites d'enfance en Grande-Bretagne. Victoria, pour sa part, le considère avec indulgence. Il est l'aîné de Vicky, sa fille préférée, il souffre d'une grasse infirmité à son bras gauche, qui le handicape et dont il a su triompher avec beaucoup d'énergie et de courage. Enfin, elle se sent solidaire des dynasties allemandes en général dont est issue sa propre famille. Autant de raisons pour que Victoria soit touchée et émue par son petit-fils et exerce sur lui une influence apaisante. La petite fille préférée de Victoria est également allemande : Alix de Hesse. L'histoire de sa jeunesse a aussi de quoi émouvoir la vieille souveraine britannique. Alix a perdu sa mère alors qu'elle était enfant et elle est restée profondément traumatisée par cette perte qui a fait d'une enfant gaie et chaleureuse une adolescente inquiète et tourmentée. Et Victoria s'est beaucoup occupée d'elle, en suivant son instruction et en tentant de l'apaiser et de la réconforter. Alix est aussi très belle. Et l'héritier des Romanov de la cour de Russie, le tsarévitch Nicolas, en est tombé éperdument amoureux alors qu'ils étaient l'un et l'autre encore bien trop jeunes pour songer à une union. Mais une série d'événements exceptionnels a hâté le destin de cette inclination mutuelle. La soeur aînée d'Alix, la très belle Ella, a déjà épousé un prince Romanov, et vit en Russie, le frère d'Alix se marie à son tour avec une autre petite fille de Victoria et invite toute l'Europe couronnée à ses noces, y compris le tsarévitch qui rencontre ainsi la vieille reine d'Angleterre. Enfin il apparaît que ce jeune homme va vouloir se marier le plus vite possible car son père, le tsar Alexandre III est très gravement malade. Aussi Victoria devient-elle, dès 1894, également la grand-mère de la cour de Saint-Pétersbourg quand Nicolas, proclamé Tsar, épouse Alix, avant même la fin du deuil de son père.

Les ramifications de la descendance de Victoria s'étendent jusqu'au tranquille royaume de Danemark dont le vieux souverain passe pour être le beau-père de l'Europe. En effet, l'une de ses filles Maria Féodorovna est la veuve d'Alexandre et la mère de Nicolas, tandis qu'une autre, Alexandra princesse de Galles, est la bru de Victoria, épouse de l'héritier britannique, le futur Edouard VII. Tout est ainsi imbriqué dans la famille des rois où les princes sont des cousins rapprochés sous l'aile protectrice et affectueuse d'une reine Victoria dont un jubilé éclatant donne l'impression qu'elle est éternelle. En Autriche-Hongrie, l' Empereur François-Joseph de son côté, fait vivre ses peuples divers dans un même sentiment de tranquillité perpétuelle. Malgré les grands malheurs qui ont récemment affecté sa vie privée, le suicide, mal maquillé en accident, de son fils Rodolphe à Mayerling, et l'assassinat de l'impératrice Sissi à Genève en 1898 par un illuminé, François-Joseph est un maître de l'équilibre entre toutes les tensions qui pourraient diviser un empire où le pouvoir est partagé entre les Autrichiens et les Hongrois, ce qui irrite profondément les autres composantes slaves, roumaines, italiennes. Vieux souverains des grands empires et vénérables figures familiales Victoria et François-Joseph font croire à la solidité d'un système où les mariages auraient autant de poids que les ambitions économiques et les rivalités nationalistes, grave erreur dont le flot montant des républicains à travers toute l'Europe n'est pas dupe et dont la mort de Victoria en 1901 va révéler peu à peu l'ampleur.



Le système Victoria
Image extraite de l'épisode Le système Victoria

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