Musée d'Orsay: Charles Cordier (1827-1905), sculpteur : l'autre et l'ailleurs

Charles Cordier (1827-1905), sculpteur : l'autre et l'ailleurs

ARCHIVE
2004

sculpture
Charles CordierSaïd Abdallah, de la tribu de Mayac, royaume de Darfour© The Royal Collection, 2003, Her Majesty the Queen Elisabeth II
"Un superbe Soudanais paraît à l'atelier. En quinze jours je fis ce buste. Nous le transportâmes, un camarade et moi, dans ma chambre près de mon lit […] je couvais l'oeuvre […] je la fis mouler et l'envoyai au Salon [….]. Ce fut une révélation pour tout le monde artistique. […] Mon genre avait l'actualité d'un sujet nouveau, la révolte contre l'esclavage, l'anthropologie à sa naissance… "

sculpture
Charles CordierChinois© Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt
En 1847, la rencontre de Charles Cordier, telle qu'il la relate dans ses Mémoires, avec Seïd Enkess, ancien esclave noir devenu modèle, détermina l'orientation de sa carrière. Exposé au Salon de 1848 sous le titre de Saïd Abdallah, de la tribu de Mayac, royaume de Darfour, le buste attira l'attention et, en 1851, la reine Victoria en acquit un bronze à l'Exposition internationale de Londres. En 1855, à Paris, lors de l'Exposition universelle, le sculpteur exposa un couple de Chinois en bronze doré, argenté et émaillé, première manifestation publique de son intérêt pour la polychromie.

sculpture
Charles CordierMauresque noire© Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt
Il obtint des bourses du gouvernement pour des missions en Algérie (1856), en Grèce (1858), en Egypte (1866, 1868) et s'attacha à "fixer les différents types humains qui sont au moment de se fondre dans un seul et même peuple".

Séjournant longuement à Alger et au Caire ou allant d'île en île dans l'archipel des Cyclades, il rapporta de ses voyages bustes, médaillons et statuettes.

sculpture
Charles CordierMulâtresse, prêtresse à la fête des fèves© Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt
Ces portraits constituent un aspect notable de l'oeuvre de Cordier. De nombreux bustes ethnographiques, l'Enfant kabyle, la Mauresque noire, la Mulâtresse, prêtresse à la fête des fèves… furent clairement décrits par le sculpteur comme des portraits d'individus rencontrés lors de ses missions, voire de figures historiques, tels la Femme hydriote, représentation rétrospective de Lascarina Baboulina, héroïne de l'indépendance grecque, Giuseppe Garibaldi, le maréchal Randon, gouverneur d'Alger (1856), ou bien encore l'explorateur Savorgnan de Brazza (1904)…

sculpture
Charles CordierFemme hydriote© Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt
Parallèlement, Cordier s'oriente vers la recherche décorative en utilisant la polychromie naturelle des marbres, principalement le marbre-onyx d'Algérie dont les carrières, exploitées dans l'Antiquité, viennent d'être redécouvertes. Il montre également un goût certain pour les jeux de patine du bronze (argentée, dorée ou colorée) et utilise parfois l'émail. Cet aspect de sa création tranche avec la blancheur dominante des marbres exposés au Salon, tels que lui-même en crée d'ailleurs régulièrement. Colorée, vivante et parfois luxueuse, la sculpture de Cordier, incomprise de certains de ses contemporains, témoigne aujourd'hui de la variété des inspirations recherchées par les artistes du second Empire.

sculpture
Charles CordierPoésie© David et Constance Yates
Par ailleurs, comme la plupart des sculpteurs de son temps, Cordier participa aux grands chantiers du second Empire, publics (Opéra, le Louvre, l'Hôtel de ville), ou privés (pour le baron James de Rothschild au château de Ferrières).
Auteur de monuments à Ibrahim Pacha au Caire et à Christophe Colomb à Mexico, il compte parmi ses amateurs Napoléon III et l'impératrice Eugénie, qui acquit pour son Musée chinois au palais de Fontainebleau la Femme arabe, torchère en marbre-onyx et bronze argenté.

sculpture
Charles CordierArabe d'El Aghouat© RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay) / René-Gabriel Ojéda
Les types algériens, grecs et égyptiens, ce travail sur la couleur posent nécessairement la question de l'orientalisme. Si Cordier participa de cette génération qui comptait Fromentin ou Bida et cherchait à retrouver l'exactitude des types, l'Orient du sculpteur ne fut pas un pittoresque d'artiste voyageur ou de décorateur parisien, la démarche "scientifique" même du sculpteur empêchant cette assimilation. Il était néanmoins difficile d'échapper à son siècle et à une fascination culturelle pour l'ailleurs.
Sculpture
Charles CordierNègre du Soudan© RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay) / René-Gabriel Ojéda
En effet, à trois reprises, Cordier choisit de vivre dans un décor mauresque : son atelier boulevard Saint-Michel à Paris (1864), ses villas à Orsay (1867) et à Nice (1870), toutes deux détruites aujourd'hui. Délaissant Paris à la fin du second Empire, Cordier s'installa dans un premier temps à Nice, puis, à partir de 1890, à Alger où il finit ses jours.

sculpture
Charles CordierAimez-vous les uns les autres© Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt
L'exposition, la première jamais consacrée à Cordier, s'articule autour de six sections. Les débuts du sculpteur et l'abolition de l'esclavage sont évoqués par ses deux premiers bustes ethnographiques, Saïd Abdallah et la Vénus africaine, offerts par la reine Victoria au prince Albert en 1851, et par une oeuvre emblématique, Aimez-vous les uns les autres (1867), célébrant l'amitié entre les peuples.
L'oeuvre anthropologique de Charles Cordier présente la série complète des bustes du laboratoire d'anthropologie du musée de l'Homme, accompagnée d'autres bustes et statuettes réalisés d'après des habitants d'Algérie, de Grèce, d'Italie et d'Egypte.

photographie
Jacques-Philippe PotteauMostapha Ahmed© Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt
Un choix de photographies et de daguerréotypes ethnographiques par les photographes Louis Rousseau, Jacques-Philippe Potteau ou Henri Jacquart, exactement contemporains des oeuvres de Cordier et provenant des collections de la Photothèque du musée de l'Homme, établit un parallèle entre sculpture et photographie, deux outils au service de l'anthropologie naissante.

sculpture
Charles CordierChinoise© Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt
La carrière officielle de Cordier est illustrée par des esquisses ou des réductions de sculptures monumentales et des

portraits de commande. Une section est consacrée à l'édition et à la technique, proposant, à partir de l'exemple du couple de Chinois, la déclinaison d'une même oeuvre en différents matériaux et dimensions, mais aussi des exemples de patines argentées, l'édition de masques à destination des artistes et écoles d'art et enfin les techniques d'assemblage des marbres, autour du Nègre du Soudan du château de Compiègne et de la gammagraphie de l'exemplaire du musée d'Orsay réalisée en septembre 2003.

sculptures
Charles CordierL'Arabe d'El Aghouat, la Capresse des colonies et le Nègre du Soudan dans la nef du musée d'Orsay© Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt
Le Nègre du Soudan, la Capresse des colonies, l'Arabe d'El Aghouat, la Juive d'Alger, la Poésie, la Femme grecque en médaillon du musée de Cambrai et la torchère Femme arabe, acquise en 1863 par l'impératrice Eugénie, prêt exceptionnel du château de Fontainebleau, clôturent l'exposition : ce triomphe de la polychromie témoigne de la splendide singularité du talent de Cordier, figure majeure de la sculpture française sous le second Empire qui prôna, à travers son art, le respect de l'autre.