Musée d'Orsay: Le Néo-impressionnisme, de Seurat à Paul Klee

Le Néo-impressionnisme, de Seurat à Paul Klee

ARCHIVE
2005

Détail d'un tableau de Georges Seurat (1859-1891), Port-en-Bessin, avant-port , marée haute
Georges Seurat Port-en-Bessin, avant-port , marée haute© RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay) / DR
Si le néo-impressionnisme est devenu en quelques années un véritable mouvement artistique fédérant de nombreux artistes en France et en Europe, la paternité en revient à un seul homme : Georges Seurat.
Né en 1859 à Paris, Seurat intègre l'Ecole des beaux-arts en 1878 mais la quitte dès l'année suivante car déjà il souhaite "…trouver du nouveau, une peinture mienne", comme il l'avoue en 1888 dans une lettre à Paul Signac.

Toutefois Seurat ne rejette pas l'héritage de ceux qui l'ont précédé. Il est fasciné par l'usage que Delacroix fait de la couleur dans son oeuvre et y trouve un moyen de s'affranchir de la ligne, pilier de l'enseignement classique. Néanmoins, lorsqu'il expose ses premiers grands tableaux, Une baignade, Asnières (1884) puis Un dimanche après-midi à l'île de la Grande Jatte (1886), c'est à Puvis de Chavannes qu'on le compare pour les dimensions, la rigueur et la solennité de la composition.

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Georges SeuratLa Seine à Courbevoie© photo DR
Seurat forge son procédé progressivement, en s'inspirant de traités scientifiques consacrés aux phénomènes optiques : les ouvrages d'Eugène Chevreul, Charles Blanc, ou plus tard ceux d'Ogden Rood et Charles Henry. Il y puise plusieurs principes qui constituent les bases théoriques de ce qu'il nomme le chromo-luminarisme : notion des couleurs complémentaires (rouge-vert, orange-bleu, jaune-violet), distinction entre teinte et ton (couleur et valeur), idée du mélange optique s'effectuant non plus sur la palette mais dans la rétine du spectateur, exaltation de la couleur par la juxtaposition des différents tons d'une même teinte. Ou encore les lignes dynamiques, qui expriment des sentiments.

Il en conçoit une technique caractérisée à partir de 1886 par l'application régulière et ordonnée de petites touches de peinture sur toute la surface de la toile. Juxtaposés, ces "points" de couleurs pures composent des formes, des personnages, des paysages.

En 1890, un an à peine avant sa mort prématurée, Seurat professe que :
"L'art c'est l'Harmonie. L'Harmonie c'est l'analogie des contraires, l'analogie des semblables, de ton, de teinte, de ligne, considérés par la dominante et sous l'influence d'un éclairage en combinaisons gaies, calmes ou tristes".

 

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Camille PissarroJeune paysanne faisant du feu. Gelée blanche.© Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt
Le 15 mai 1886, lorsque s'ouvre la huitième et ultime exposition impressionniste, rue Laffitte à Paris, ce sont les oeuvres exposées dans la dernière salle qui accaparent toute l'attention du public et des critiques.
Seurat y expose le tableau considéré comme l'acte fondateur du néo-impressionnisme, Un dimanche après-midi à l'île de la Grande Jatte, immense toile qui domine tous les autres.
Autour de lui, on découvre d'autres artistes qui ont adopté sa touche divisée en observant la longue élaboration de la Grande Jatte. Il s'agit de Paul Signac, un jeune peintre qui n'a jamais suivi d'enseignement classique, Lucien Pissarro et son père, le maître impressionniste Camille Pissarro.
Ce dernier s'est converti à ce qu'il nomme "l'impressionnisme scientifique" pour échapper à l'impasse dans laquelle semble se trouver "l'impressionnisme romantique" qui peine alors à se renouveler.

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Camille PissarroAvant du Tub (Opus 176)© photo DR
Au milieu de critiques assez mitigées, le chroniqueur artistique Félix Fénéon, qui fréquente les milieux symbolistes, se pose immédiatement comme l'ardent défenseur de cette nouvelle peinture. C'est lui qui, dans un article paru dans la revue bruxelloise L'Art moderne le 19 septembre 1886, utilise pour la première fois le terme de "néo-impressionnisme", soulignant ainsi la volonté de renouveler l'impressionnisme qui anime Seurat et ses compagnons. Fénéon ne cessera ensuite de promouvoir ce mouvement et sera l'un des artisans de son développement à travers toute l'Europe.

 

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Albert Dubois-PilletSaint-Michel d'Aiguilhe sous la neige© Musée Crozatier, Shop-Photo
Grâce aux écrits de Fénéon, qui procurent au mouvement une unité théorique et à la promotion efficace de Signac, qui rassemble autour de lui des peintres attirés par le renouveau esthétique que propose cette peinture, le néo-impressionnisme fait rapidement des émules en France et en Europe. Seurat redoute alors de voir sa technique se répandre et devenir une sorte de "méthode", impersonnelle. Pourtant le néo-impressionnisme ne se réduit pas à une froide application mécanique de principes scientifiques. Seurat lui-même a construit sa technique de façon empirique, multipliant les recherches et les expérimentations, n'arrivant que très progressivement à la touche divisée.
Ainsi, entre 1880 et 1883, il s'est essentiellement consacré au dessin et a réalisé de magnifiques études au crayon Conté dans lesquelles, par le simple jeu du contraste, les figures surgissent de l'opposition entre l'ombre et la lumière. "L'harmonie des contrastes", déjà. Par la suite les grandes toiles de Seurat sont toujours précédées d'innombrables esquisses, les "croquetons", qui préparent l'oeuvre finale.

 

 

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Théo van RysselbergheSignac sur son bateau© DR
Malgré la rigueur qu'impose la technique pointilliste, le néo-impressionnisme n'aboutit pas à une production impersonnelle mais trouve au contraire des interprétations très variées.
Citons Albert Dubois-Pillet, avec son goût marqué pour la simplification des formes, Maximilien Luce qui décrit avec lyrisme le paysage urbain et l'univers ouvrier, Charles Angrand qui fait preuve d'emblée d'une étonnante modernité ou encore Henri-Edmond Cross, particulièrement sensible à l'évocation d'une nature vierge et à la poésie de couleurs pures.

Le mouvement se diffuse également en Europe. En 1887, Seurat et Camille Pissarro sont invités à participer à l'exposition organisée à Bruxelles par le Cercle des XX. Le néo-impressionnisme trouve en Belgique un écho particulièrement brillant dans les oeuvres de Théo Van Rysselberghe, Willy Finch, Henry Van de Velde ou Georges Lemmen.

Grâce à Jan Toorop, le mouvement gagne ensuite la Hollande. Il essaime aussi en Allemagne et en Suisse où il suscite des vocations à plus ou moins long terme.
Car si certains trouvent dans le néo-impressionnisme un terrain favorable à une patiente exploration des ressources de la couleur, d'autres s'y intéressent momentanément, le temps de libérer leur palette des tons mélangés. Vincent Van Gogh, par exemple, use à plusieurs reprises d'une touche pointillée au cours de sa période parisienne.

Enfin, une variante locale du néo-impressionnisme se développe en Italie avec le divisionnisme.

 

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Georges MorrenA l'harmonie© ADAGP, Paris © DR
Trop souvent, le néo-impressionnisme a été réduit au seul mythe du "mélange optique" s'accomplissant dans l'oeil du spectateur pour recréer une nouvelle couleur, conception largement répandue dans l'esprit du public. De même, la touche néo-impressionniste ne se limite pas à des "points" de forme et de taille toujours identique. La technique de Seurat suscite des approches très diverses et le parcours de l'exposition met en évidence les multiples innovations formelles apportées par les autres peintres néo-impressionnistes.

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Paul SignacVoiles et pins© photo atelier 53
Un des premiers effets de l'utilisation de la couleur pure et d'une touche régulière est en effet d'affirmer le plan de la toile. La perspective traditionnelle est ainsi remise en cause et la surface du tableau s'affirme comme un univers indépendant de la nature. Les formes simplifiées par ce traitement prennent des allures géométriques.

Les peintres néo-impressionnistes refusent également le recours aux moyens académiques traditionnels pour créer l'illusion du mouvement. Pour animer la "surface plane" de leurs toiles, ils préfèrent dynamiser leurs tableaux par un jeu de lignes rythmiques ou répéter un motif aux allures géométriques qui scande la composition. Pour les mêmes raisons, ils privilégient l'arabesque dont l'ample développement guide l'oeil du spectateur à la surface de leurs oeuvres.

 

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Paul SignacFemme se coiffant. Opus 227© DR
Les peintres néo-impressionnistes remettent en cause la traduction d'une réalité éphémère mise à l'honneur par les impressionnistes. Ils veulent saisir l'essence d'un paysage ou d'une personnalité. Dès 1886, Félix Fénéon demandait aux peintres néo-impressionnistes de "synthétiser le paysage dans un aspect définitif qui en perpétue la sensation". Ces mêmes conceptions se retrouvent dans la pratique du portrait.

Après avoir privilégié la description du Paris moderne et de sa banlieue, les néo-impressionnistes manifestent à partir des années 1890 une prédilection pour l'univers méditerranéen, évocateur d'un Age d'or mythique. De la même manière, ces artistes renoncent à l'exploration des nuances les plus subtiles de la lumière pour obtenir des effets plus vivement colorés. Le "point" s'élargit alors remplacé par une touche plus libre. Le principe du mélange optique est abandonné au profit de la théorie du contraste où l'opposition entre les couleurs complémentaires, entre le sombre et le clair établit l'harmonie de la composition.

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Maximilien LuceBord de mer© ADAGP, Paris © DR
Après la disparition de Seurat, le néo-impressionnisme évolue rapidement. On le constate notamment à travers l'évolution, entre 1893 et 1898, du style de Cross et Signac. La facture apparaît plus spontanée et les touches sont nettement individualisées. En 1897, Signac écrit dans son Journal : "J'attache de plus en plus d'importance à la pureté de la touche […] c'est cet amour de la belle teinte qui nous fait peindre ainsi et non le goût du point".
En privilégiant l'expression de la couleur pure, le néo-impressionnisme affirme sa volonté de conquérir une nouvelle liberté artistique, et attire toute une génération d'artistes qui va fonder l'art du XXe siècle.

 

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Georges BraquePetite Baie de La Ciotat© ADAGP, Paris © DR
L'intérêt pour la division des couleurs est relancé par la publication en 1898 du traité de Signac, D'Eugène Delacroix au néo-impressionnisme. Grâce à cet ouvrage, la plupart des artistes novateurs du début du XXe siècle s'intéressent au néo-impressionnisme, même si chacun y puise une inspiration qui lui est propre et si aucun n'y reste fidèle.

Chez les Fauves, Derain, Vlaminck ou Matisse, la couleur se dégage alors radicalement de la nature. Les futuristes italiens, en particulier Severini, établissent une analogie entre la décomposition des mouvements telle qu'ils la pratiquent et la décomposition de la lumière par les divisionnistes.
Les pères de l'abstraction, Kandinsky, Mondrian et Malévich adoptent tous momentanément le néo-impressionnisme au début de leur carrière, ce qui les encourage à délaisser le figuratif.

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Paul KleeRivage classique© photo BPK, Jens Ziehe
Chez Delaunay, Metzinger ou Herbin, la forme se fractionne en unités de couleurs indépendantes. Les cubistes, comme Braque, s'intéressent à la géométrie chez Seurat et utilisent occasionnellement le pointillisme pour unifier la surface de la toile.
Enfin, Klee aussi a retenu la technique du pointillisme et exploré ses multiples possibilités. Au cours des années 1920, il développe les théories de la couleur dans son enseignement au Bauhaus.

A travers plus de cent vingt tableaux, l'exposition du musée d'Orsay permet de mettre en évidence les multiples aspects du néo-impressionnisme et de ses prolongements jusqu'à nos jours avec deux oeuvres de l'artiste contemporain Ger Van Elk.