Musée d'Orsay: Manet. Les natures mortes

Manet. Les natures mortes

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Edouard ManetAnguille et rouget© RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski
Manet attachait une grande importance à la nature morte qu'il considérait comme la "pierre de touche du peintre". Lassé de la peinture d'histoire et de toutes ces "grandes machines" qui encombraient la peinture de son temps, il avouait : "Un peintre peut dire tout ce qu'il veut avec des fruits ou des fleurs et même des nuages. Vous savez, j'aimerais être le saint François de la nature morte."

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Edouard ManetTige de pivoines et sécateur© RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski
Certes, dans les années 1860, la nature morte est en vogue ; elle établit son lustre nouveau sur l'effondrement de l'ancienne hiérarchie – dont elle bénéficie autant que le genre et le paysage -, la redécouverte d'un certain XVIIIe siècle et la gloire toute récente de Chardin, même si les réticences restent nombreuses face à des oeuvres que l'on juge essentiellement décoratives et vouées à des talents féminins. Manet en peint tout au long de sa carrière, ambitieuses compositions et simples pochades ; l'exposition , pour la première fois, en réunit soixante-quatorze, peintures principalement mais aussi dessins et quelques gravures.

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Edouard ManetBranche de pivoines blanches et sécateur© RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski
La nature morte représente en effet près d'un cinquième de son oeuvre, une proportion très supérieure à celle qu'elle atteint chez les autres artistes de la Nouvelle Peinture (à l'exception de Fantin-Latour et de Cézanne) ; et la critique contemporaine en a tout de suite reconnu l'importance, qu'elle soit ostensiblement présente dans nombre de toiles exécutées tout au long des années 1860 – le bouquet d'Olympia mais aussi les livres, le citron et le verre encombrant la table de Zacharie Astruc ou le plateau sur un tabouret du Portrait de Théodore Duret – ou véritable tableau tel que l'artiste en montrera à la galerie Martinet en 1865 ou dans son exposition particulière de l'avenue de l'Alma en 1867.

Ce fut là la part la mieux reçue de son oeuvre :"les ennemis les plus déclarés du talent d'Edouard Manet, note Emile Zola en 1867, lui accordent qu'il peint bien les objets inanimés." Ses détracteurs ne diront jamais autre chose : si Manet a quelque talent, il se limite à la reproduction correcte de ces "objets inanimés" ; sinon il avilit tout ce qu'il touche. Celui qui, de scandale en scandale, s'était acquis, selon le mot de Degas, une célébrité "à la Garibaldi", n'était qu'un praticien voué aux bouquets, aux tables dressées, à toutes sortes de "choses".

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Edouard ManetGuitare et chapeau© Musée Calvet
Manet, peintre de natures mortes, a médité les grands exemples anciens, celui des Espagnols et de leurs bodegones (Guitare et chapeau, Avignon, musée Calvet), celui des Hollandais (Le Saumon, Shelburne, Vermont, Shelburne Museum), celui de Chardin (Poissons, Chicago, Art Institute). Dans les années 1860, il joue des franches oppositions du noir et du blanc, bois sombre de la table, éclat d'une nappe ou serviette sur lesquelles il dispose ses notes colorées.

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Edouard ManetNature morte : fruits sur une table© RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski
Comme Cézanne et comme Monet qu'il influencera, Manet trouvait dans la nature morte, obéissante et disponible, un laboratoire d'expériences colorées dont il répercutait aussitôt les trouvailles dans d'autres compositions ; comme Cézanne et comme Monet, il dit cette curieuse obsession de l'éclatante blancheur et voulut peindre lui aussi ces tables servies avec leurs nappes blanches "comme une couche de neige fraîchement tombée" (Nature morte avec melon et pêches, Washington, National Gallery of Art).

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Edouard ManetEva Gonzales© National Gallery, London
Considérant l'importance de la nature morte chez Manet, beaucoup – et cela dès les années 1890 – y ont vu la marque la plus évidente de la révolution qu'il accomplissait, l'avènement d'une peinture uniquement préoccupée d'elle-même et débarrassée de la tyrannie du sujet. En refusant toute hiérarchie à l'intérieur même du tableau, en donnant autant d'importance à l'accessoire qu'à la figure, Manet assurément rompait avec les règles académiques. Autour de quelques grands chefs d'oeuvre (Portrait de Zacharie Astruc, Brême, Kunthalle Bremen&nbps;; Jeune homme pelant une poire, Stockholm, Nationalmuseum ; Portrait de Théodore Duret, Paris, musée du Petit Palais ; Portrait d'Eva Gonzalès, Londres, National Gallery…) une section de l'exposition analysera le rapport subtil que Manet dresse entre le portraituré et les objets signifiants qui l'environnent.

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Edouard ManetLe citron© RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay) / DR
Nombre de natures mortes des années 1860 sont chez Manet des "tableaux", c'est à dire de véritables compositions présentant des arrangements complexes, dans des formats parfois importants. Après 1870, le propos est la plupart du temps différent. Le peintre isole quelques fruits, quelques fleurs, quelques légumes qu'il enlève sur un support et un fond neutres, remise la vaisselle, dédaigne les objets. Non qu'il néglige la nature morte mais elle prend une autre tournure, acquiert plus de velouté mais aussi de transparence et de fragilité.

Lettre
Edouard ManetLettre autographe à Isabelle Lemonnier© RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay) / Michèle Bellot
Les petites huiles ont la légèreté et la fluidité de l'aquarelle qu'il utilisa pour orner les admirables lettres adressées à ses bonnes amies (une vingtaine d'entre elles sont montrées). Autant de caractéristiques que l'on retrouve dans les bouquets peints au printemps 1882 et sur lesquels se termine l'exposition.

Les fleurs trempent dans des vases de cristal qui laissent voir l'intrication des tiges, la coulisse en quelque sorte de ce beau rêve multicolore qui s'épanouit au-dessus du col resserré. Ce fut là l'adieu de Manet qui devait mourir quelques mois plus tard.