Exposition

A fleur de peau. Le moulage sur nature au XIXe siècle.

Du 30 octobre 2001 au 27 janvier 2002
Adolphe-Victor Geoffroy-Dechaume-Moulage du visage de Louis Steinhel les mains sur les yeux
Adolphe-Victor Geoffroy-Dechaume
Moulage du visage de Louis Steinhel les mains sur les yeux, Vers 1834-1838
©Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt/DR

L'exposition présente, à l'aide de peintures, d'oeuvres graphiques, et d'une sélection de cires et plâtres en majorité exposés pour la première fois, la technique du moulage sur nature au XIXe siècle en privilégiant l'empreinte sur le modèle vivant.
La pratique du moulage sur nature est largement répandue au XIXe siècle, période où elle entretient des liens particuliers avec l'art et la science. En miroir des pratiques artistiques, l'exposition présente des moulages phrénologiques, ethnographiques, mais également médicaux, zoologiques et botaniques qui constituent ainsi un panorama varié d'une technique largement diffusée dans la sphère privée et publique.

Moulages de champignons
Moulages de champignons
©Muséum d'Histoire naturelle de Nice/DR

Le moulage sur nature lié au culte du souvenir rencontra une faveur certaine dans les milieux bourgeois par l'intermédiaire des masques, moulés sur le vif ou mortuaires, de moulages de mains d'artistes, de célébrités politiques, littéraires ou mondaines, comme la comtesse de Castiglione. De plus modestes témoignages d'affection s'accumulèrent parfois dans les intérieurs, pour former de véritables reliquaires laïcs.

Vincenzo Vela-Moulage d'un pied d'enfant
Vincenzo Vela
Moulage d'un pied d'enfant, Vers 1860
©Ligornetto, Museo Vela/DR

Procédé habituel du sculpteur, pièce documentaire ou souvenir affectif, le moulage sur nature, par sa reproduction parfaite de la réalité, a très vite soulevé de vives polémiques au cours du siècle. Pour Baudelaire, "le but de la sculpture n'est pas de rivaliser avec des moulages", quant à Rodin, "copier étroitement la nature n'est pas le but de l'art. Un moulage sur nature est la copie la plus exacte qu'on puisse obtenir, mais c'est sans vie, ça n'a ni le mouvement, ni l'éloquence, ça ne dit pas tout".

Adolphe-Victor Geoffroy-Dechaume-Moulage d'un torse de femme assise
Adolphe-Victor Geoffroy-Dechaume
Moulage d'un torse de femme assise, Vers 1840
©Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt/DR

Le maître du réalisme français, Jules Dalou, a parfaitement résumé dans ses notes personnelles le sentiment communément partagé à propos du moulage sur nature : "Ni moulage sur nature ni photographie ne sont et ne seront jamais de l'art. Celui-ci n'existe que par l'interprétation de la nature, quelle qu'elle soit, d'ailleurs [...] c'est l'esprit de la nature qu'il faut trouver à sa façon et suivant les besoins de son sujet, et aussi de son temps. Mais s'efforcer d'en rendre strictement la lettre est une erreur grossière".
Aujourd'hui, certains moulages sur nature du XIXe siècle ne laissent de surprendre par la fraîcheur et la vivacité des poses du modèle, souvent féminin, par la liberté et l'invention des "cadrages" choisis par le mouleur.
Tout atelier du XIXe siècle exhibait, accrochés aux murailles ou alignés sur une étagère, des moulages sur nature. Quelques artistes (Geoffroy-Dechaume, Vela) les réalisaient eux-mêmes ou en confiaient l'exécution à un mouleur réputé.

Adolphe-Victor Geoffroy-Dechaume-Moulage d'un corps de femme
Adolphe-Victor Geoffroy-Dechaume
Moulage d'un corps de femme
©Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt/DR

Etape du processus créatif du sculpteur, le moulage sur nature fut pratiqué sur des modèles inattendus, telle la Robe de chambre, moulée en 1897 par Rodin pour ses recherches liées à l'élaboration de la statue de Balzac. Le fonds du sculpteur Adolphe-Victor Geoffroy-Dechaume, récemment entré au musée des Monuments français, exceptionnel par la qualité et la quantité des moulages sur nature qui y sont conservés, (les fragments de corps provenant des ateliers du sculpteur Vincenzo Vela), témoigne de la vivacité et de la virtuosité d'une technique répandue mais le plus souvent jugée suspecte. Beaucoup d'artistes, comme Gustave Moreau achetaient dans le commerce spécialisé des moulages de bras, de jambes, de pieds... Accrochés aux murs de l'atelier, les plâtres étaient ainsi utilisés comme modèles permanents et participaient à l'atmosphère du lieu, comme l'illustre le célèbre Mur d'Atelier (1872) du peintre Adolph Menzel, prêt exceptionnel de la Hamburger Kunsthalle.

Auguste Clésinger-Femme piquée par un serpent
Auguste Clésinger
Femme piquée par un serpent, 1847
©RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay) / Jean Schormans/DR

L'accusation, fondée ou non, de moulage sur nature, ultime insulte à la création de l'artiste, a rythmé l'histoire de la sculpture de la deuxième moitié du XIXe siècle. Cette polémique surgit de manière récurrente à propos de toute oeuvre dont la fidélité au réel outrepasse les limites de la tradition académique ; le sculpteur est alors suspecté d'inclure directement le fragment moulé dans la composition de son oeuvre. Si certains artistes sont dénoncés à juste titre, comme Clésinger et la Femme piquée par un serpent (1847) ou Falguière et Cléo de Mérode (1896), d'autres furent accusés à tort, ainsi Rodin pour L'Age d'airain (1877). Ces griefs soulignent également les violentes réactions d'une partie de la critique face à la généralisation de l'illusionnisme en sculpture, qui connaît son apogée au cours des années 1880.

Anonyme, France-Moulage d'un crâne présentant une perte de la substance occipitale
Anonyme, France
Moulage d'un crâne présentant une perte de la substance occipitale, 1916
©Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt/DR

Si la technique du moulage sur nature rejoint les enjeux du réalisme en sculpture, elle empiète également sur le domaine de la représentation et de l'appropriation du corps humain ou de ses fragments, appropriations que des disciplines scientifiques, ou certaines considérées alors comme telles, n'ont pas manqué de systématiser au cours du XIXe siècle dans un but didactique.

Jules Baretta-Moulage d'une épaule d'homme atteint de Pytiriasis Rubra pilaire
Jules Baretta
Moulage d'une épaule d'homme atteint de Pytiriasis Rubra pilaire, 1883
©Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt/DR

A partir des années 1840, on constate une prolifération de l'utilisation du moulage sur nature dans de nombreuses disciplines scientifiques. Pour l'enseignement ou l'étude, phrénologues, anthropologues, médecins, botanistes, zoologues... moulent et procèdent à quantité d'empreintes, comme en témoigne la collection de pathologies dermatologiques du musée de l'Hôpital Saint-Louis, la collection de légumes moulés et peints au naturel de la maison Vilmorin ou les spectaculaires empreintes polychromes de champignons rassemblés au Muséum d'Histoire naturelle de Nice par le naturaliste Jean-Baptiste Barla entre 1855 et 1895. La technique du moulage fut largement utilisée, pérennisant alors la seule vocation que lui concédaient les critiques d'arts et sculpteurs sourcilleux : le statut de document de travail.