Joseph-Philibert Girault de Prangey
Joseph-Philibert Girault de Prangey / Photo Bnf
Exposition

Girault de Prangey photographe (1804-1892)

Du 19 mai au 11 juillet 2021

Ultime descendant d'une ancienne famille de Champagne, peintre et dessinateur, historien de l'architecture, pionnier du sauvetage du patrimoine de sa ville de Langres, éditeur, passionné des techniques de la lithographie et de la photographie, voyageur, explorateur mais aussi homme du monde, inventeur d'un Orient recréé sur le plateau de Langres dans un domaine paradisiaque, chasseur, collectionneur de plantes exotiques et d'oiseaux rares... Joseph Philibert Girault de Prangey (1804-1892) est une personnalité profondément originale.
Depuis peu, il s'est imposé parmi les acteurs majeurs des débuts de la photographie. Son oeuvre miraculeusement conservée fait l'objet d'une redécouverte progressive. Elle compte non moins de mille daguerréotypes majoritairement réalisés entre 1842 et 1844 lors d'un classique "Grand Tour" de l'Italie à l'Egypte en passant par la Grèce, la Turquie, la Syrie, le Liban, Jérusalem et la Palestine. Beaucoup de ces vues sont parmi les premières photographies de sites aujourd'hui détruits, détériorés ou menacés.
Ses voyages suivis de publications richement illustrées prennent fin en 1851. L'exposition révèle qu'il développe ensuite une très riche oeuvre photographique sur papier avant tout inspirée par son domaine et ses jardins. Est ainsi proposée une approche nouvelle et plus complète du grand photographe qu'il a été des années 1840 aux années 1870, et dont ses daguerréotypes spectaculaires ne donnaient qu'une idée partielle.

Avant la photographie

Jamais Girault de Prangey n'envisage d'adopter la vie oisive de rentier que sa situation et ses revenus lui permettraient. Il développe tôt une sensibilité artistique, ambitionne de devenir peintre comme son exact contemporain le peintre langrois Jules Ziegler.
Dans sa jeunesse, à la fin des années 1820, sa formation parisienne auprès des paysagistes Riçois et Coignet se double d'une lutte pour le sauvetage du patrimoine ancien de la ville de Langres. La peinture de paysage est alors proche de la vue pittoresque, de la lithographie d'illustration et l'intérêt teinté de romantisme pour l'architecture ancienne se retrouve constamment dans les vues d'artistes.
Sa fortune lui permet de voyager. Lors de son séjour en Espagne au début des années 1830, il découvre le site célèbre de l'Alhambra, qui cristallise une vocation qui va l'absorber plus de vingt ans : une étude savante de sites archéologiques ou de monuments importants, documentée sur place par le dessin et ensuite dans de belles publications richement illustrées qu'il finance lui-même. L'Alhambra et l'Espagne mauresque font partie de ses centres d'intérêt privilégiés, de la même manière qu'elles suscitent alors un grand engouement parmi les artistes, savants et romanciers européens. Girault reproduit par le dessin et les moulages les très riches motifs décoratifs que l'on retrouve également dans les oeuvres céramiques de Ziegler.

Un daguerréotypiste à Paris

Le monument et l'édition illustrée

Quelques semaines après la proclamation officielle de l'invention de la photographie en 1839, les premiers daguerréotypistes voyageurs sont en route vers l'Orient. Girault de Prangey est à Paris. Il apparaît rétrospectivement comme l'homme idéal pour s'emparer du nouveau médium, en expérimenter avantages et potentiels soulignés notamment par les Académies.
C'est un artiste doublé d'un savant, investi dans les études archéologiques et la préservation des monuments. Il dispose de son temps et d'une fortune qui lui permet de se donner très vite les moyens de ses ambitions : une gigantesque chambre daguerrienne fabriquée sur mesure, comme le sont les plaques de cuivre argenté, supports de ses images, dont le format est l'un des plus grands qui soit connu.
Sans doute formé au daguerréotype par Louis Daguerre lui-même, il maîtrise parfaitement le procédé dès 1841.Au nombre de ses premiers sujets figurent les Tuileries, des fontaines publiques, la tour Saint-Jacques et, surtout, la cathédrale Notre-Dame de Paris avant sa grande restauration.
Avant même le Grand Tour, tout est en place et spectaculairement éprouvé. D'une part le recours au médium pour ses qualités descriptives inégalées, comme aide-mémoire incontestable se substituant au dessin sur le motif mais aussi, déjà, pour satisfaire les besoins en modèles de l'édition illustrée. D'autre part un mode d'appréhension très original de l'architecture, qui trahit l'impatience du photographe à entamer son étude sur "la filiation des styles du Moyen Âge" et l'origine de l'ogive", motivations premières de son voyage en Orient.

Le Grand Tour

Les premières publications de Girault de Prangey ont fait de lui un spécialiste reconnu dans le monde savant. Le sujet de ses travaux, l'architecture islamique, est nouveau, sa vision est originale et sa méthode solide. L'apparition de la photographie lui a ouvert de nouveaux horizons.
Il se décide pour un voyage très ambitieux, beaucoup plus long et complet que ceux entrepris alors par les savants et les artistes. Il quitte la France pour trois années en emportant ce "daguerréotype monstre" qui étonne autour de lui. Il parcourt l'Italie, la Grèce, l’Égypte, la Turquie, le Liban, la Syrie, la Palestine en privilégiant des sites archéologiques connus mais aussi d'autres peu ou pas étudiés.
Sa correspondance se fait l'écho de son enthousiasme pour ce nouveau médium. Il se montre très ingénieux et tenace dans l'utilisation de la photographie, annotant chaque plaque au dos et variant la dimension des images en fonction des sujets. Il réalise des centaines de vues qui ne constituent pas de simples notations d'archéologue, même si beaucoup reflètent ses sujets d'étude. Abondent aussi ce qui attire son oeil d'artiste : paysages, portraits, études de modèles, arbres et végétaux. Il conjugue harmonieusement art et science dans des plaques habilement composées.

Sublime et pittoresque alpin

A la fin des années 1840, Girault de Prangey se munit d'une chambre daguerrienne plus petite et légère que celle utilisée jusqu'alors. Il a décidé de repartir sur les routes de France, de Savoie et de Suisse. Cette dernière contrée, terre d'exil de sa famille paternelle pendant la Révolution, lui est déjà familière. Suivant l’exemple de son maître Coignet, il s'y est arrêté en 1834, de retour de son second voyage méditerranéen.
Le chalet romantique qui agrémente bientôt sa propriété haut-marnaise en est le souvenir, une première note de pittoresque érudit. Cet intérêt pour l'architecture vernaculaire est revivifié par la photographie quinze ans plus tard. Région alors étrangère et largement associée à l'imaginaire du voyage en Helvétie, le massif du Mont-Blanc – la Mer de Glace en particulier – se prête à des paysages empreints de sublime.
Girault aurait presque pu y croiser Gustave Dardel daguerréotypant pour le glaciologue Daniel Dollfuss-Ausset et, à quelques années d'intervalle, le critique anglais John Ruskin, présent sur les lieux au milieu des années 1850. Les corpus de daguerréotypes livrés par Girault et Ruskin, tous deux artistes archéologues, sont les seuls dont l'ampleur et l'originalité formelle peuvent être comparées. Le moindre des points communs entre eux n'est pas de faire coexister à un degré égal d'attention chefs-d’oeuvre de l'architecture et observations de nature géologique et botanique.

Retour à Langres

Fait suffisamment rare chez les premiers photographes voyageurs pour être souligné, l'expédition méditerranéenne est loin d'avoir épuisé l'intérêt de Girault de Prangey pour le médium. Depuis sa jeunesse, il fait partie d'un groupe d'hommes instruits qui se passionnent pour l'étude et la préservation du passé de leur ville. Enclose dans ses remparts, Langres est riche de vestiges et de constructions remarquables de l'époque romaine jusqu'au XVIIIe siècle.
L'étude des antiquités est certainement à l'origine de sa vocation dès 1828. Il participe en 1836 à la formation de la Société historique et archéologique de Langres dont il est un des piliers. Lui et ses amis se battent avec les édiles locaux pour la création d'un musée dans l'ancienne église Saint-Didier. C'est chose faite en 1841. Membre de la Société française d'archéologie depuis 1838 et à ce titre inspecteur de la Haute Marne, Girault consacre six semaines durant l'été 1839 à recenser les richesses du département.
Il dessine, photographie et publie sous forme de lithographies les éléments remarquables du patrimoine local avec les mêmes méthodes qu'il emploie pour ses voyages lointains. Ses oeuvres sont diffusées dans les Mémoires de la Société historique et archéologique de Langres, où il publie cinq articles illustrés de 1847 à 1849. Il fait de nombreux dons au musée qu'il a contribué à fonder. Si très peu de daguerréotypes en lien avec cette implication subsistent aujourd'hui, il est remarquable que ses séjours dans la capitale et ses voyages lointains ne l'aient jamais détourné de cet ancrage originel.

Culture et nature

Le daguerréotypiste et la plante

Au début des années 1850, Girault de Prangey se détourne des études archéologiques qui l'avaient jusque-là accaparé, au profit d'un attrait tout aussi ancien pour le patrimoine naturel.
Hérité de son maître Coignet, son goût pour la représentation du règne végétal est un point commun notable avec son ami langrois Jules Ziegler, dont les talents de peintre, photographe et céramiste sont ici mis en parallèle avec des daguerréotypes de Girault. Cette sensibilité, déjà marquée dans l'oeuvre lithographié de Girault de Prangey, s'était magistralement exprimée dès les prémices de sa pratique photographique.
Les deux spectaculaires "études de plantes" réalisées à Paris en 1841 signent sa victoire sur une difficulté majeure des premiers temps du daguerréotype, celle à reproduire les motifs de couleur verte. Elles préfigurent une série composée tout au long du voyage méditerranéen, à travers laquelle il satisfera sa curiosité pour la flore des régions traversées. La radicalité et la précision de la description n'ont rien à envier aux rarissimes daguerréotypes à sujet botanique par ailleurs connus, en l'occurrence livrés par d'aussi éminents savants que Léon Foucault.
Cette veine majeure dans sa production invite à relativiser l'impression de rupture entre une première vie dédiée à l'art et à l'archéologie et une seconde captivée par le vivant. La plante est bien le motif qui, chez lui, accompagne le passage du daguerréotype à la photographie sur papier.

Le voyage immobile

Photographier après le daguerréotype

Aussi circonscrit qu'était vaste le cadre méditerranéen de son oeuvre sur métal, le dernier terrain d'élection de Girault de Prangey photographe est un petit paradis sur mesure. Le domaine des Tuaires est depuis 1835 une terre promise aux plantes exotiques et aux oiseaux rares, bientôt l'écrin luxuriant de sa villa d'inspiration orientale.
A rebours du mythe d'un Girault misanthrope et reclus pendant les quarante dernières années de sa vie, cette propriété a constitué le point d'ancrage d'une sociabilité renouvelée autour de l'horticulture et de l'acclimatation, au niveau tant local que national.
Tel est le contexte de la part de sa production récemment redécouverte : celle réalisée après l'abandon du daguerréotype en 1855, époque de sa conversion à la photographie sur papier à partir de négatifs sur verre. Du très grand format à la stéréoscopie – premier procédé permettant de restituer la vision en trois dimensions –, le corpus n'aura pas seulement magnifié l'oeuvre que constitue en soi cet aménagement paysager. Il en est lui-même l'aboutissement esthétique, la chronique d'un certain art de vivre dans une communion entre les hommes, l'art et la nature. Paysages et études botaniques mais aussi portraits, scènes de genre, natures mortes... : c'est la première fois que l'oeuvre sur papier de Girault de Prangey est montrée dans toute sa variété insoupçonnée. Elle révèle le grand photographe qu'il était encore à plus de soixante-dix ans dans les années 1870.