Exposition

La beauté documentaire, 1840-1914

Du 08 avril au 29 juin 2003
Eugène Atget-Paris, Hôtel de Beauvais, 68 rue François Miron
Eugène Atget
Paris, Hôtel de Beauvais, 68 rue François Miron, Entre 1902 et 1927
©Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt/DR

Les avant-gardes photographiques de l'entre-deux-guerres, confrontées à deux notions longtemps considérées comme antagonistes, celle d'oeuvre d'art et celle de document, ont consacré l'avènement de la notion hybride d'"art documentaire", dont l'une des figures tutélaires demeure encore à présent Eugène Atget, parangon de ce glissement du document vers l'oeuvre. Photographe modeste, recenseur méthodique du Vieux-Paris, producteur de pièces archivistiques et fournisseur autoproclamé de "documents photographiques pour artistes", il fut pourtant érigé en 1927, date de sa disparition, au rang des créateurs majeurs du monde photographique et reconnu comme l'égal dans son domaine d'un Douanier Rousseau ou d'un Cézanne.

Auguste Salzmann-Saint-Sépulcre, bas-relief, porte murée
Auguste Salzmann
Saint-Sépulcre, bas-relief, porte murée, 1853
©Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt/DR

Cette réconciliation de l'art et du document s'est effectuée tardivement, presque un siècle après l'apparition des premiers documents photographiques.
Ceux-ci, tout au long du XIXe siècle, définis comme des images à vocation essentiellement utilitaire, sont demeurés généralement bien distincts de la sphère de l'esthétique. A la fin de cette période, en 1910, au Congrès international de photographie de Bruxelles, la définition très imprécise du cliché documentaire est celle d'une "image qui doit pouvoir être utilisée pour des études de nature diverse, d'où la nécessité d'englober dans le champ embrassé le maximum de détails possible. Toute image peut, à un moment donné, servir à des recherches scientifiques. Rien n'est à dédaigner : la beauté de la photographie est ici chose secondaire, il suffit que l'image soit très nette, abondante en détails et traitée avec soin pour résister le plus longtemps possible aux injures du temps".

Edouard Baldus-Palais du Louvre : détail de la façade du pavillon de Rohan
Edouard Baldus
Palais du Louvre : détail de la façade du pavillon de Rohan, 1854-1858
©Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt/DR

C'est donc cette "chose secondaire", la beauté du document, qui retiendra ici notre attention. Car souligner la "justesse" scientifique ou la "vérité" documentaire de telles photographies n'interdit pas d'évoquer également l'intérêt que leurs qualités formelles et plastiques ont pu susciter. Bien au contraire, ce point de vue permet de s'affranchir de l'opposition - primaire bien que binaire -, entre esthétique et documentaire, trop souvent formulée lorsqu'il s'agit du XIXe siècle. Réalisés sans visées esthétiques, souvent dans le cadre de commandes précises, selon des dispositifs contraignants laissant peu de liberté à l'opérateur, nombre de ces documents se révèlent également être d'étonnantes créations, riches en innovations formelles.

Edouard Baldus-Inondations du Rhône en 1856, à Lyon
Edouard Baldus
Inondations du Rhône en 1856, à Lyon, 1856
©Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt/DR

Cette lecture ne participe pas d'une reconstruction a posteriori : la stricte séparation document / art au XIXe siècle n'a pas empêché, très tôt, bien des contemporains de ces images d'en relever les qualités plastiques. En 1855, dans un article consacré aux applications de la technique aux Beaux-arts et aux Sciences, le journaliste Ernest Lacan souligne tant "[l']exactitude des reproductions" que la "beauté des dessins obtenus".
L'année suivante, il insiste sur l'"exactitude malheureusement trop éloquente" des images de Baldus décrivant les inondations d'Avignon, mais précise que ce sont de "belles" pages "dans leur tristesse". La presse de l'époque fourmille de ces comptes rendus ambigus, où l'intérêt esthétique le dispute à la valeur documentaire et témoigne d'un même flottement dans la lecture et la perception de l'image.

Thomas Annan-Glasgow, Close, N° 46 Saltmarket, planche du recueil Photographs of Streets, Closes, etc., taken by Thomas Annan in 1868 - 1871
Thomas Annan
Glasgow, Close, N° 46 Saltmarket, planche du recueil Photographs of Streets, Closes, etc., taken by Thomas Annan in 1868 - 1871, 1868-1871
©Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt/DR

Tout en replaçant soigneusement ces photographies dans leur contexte de production, cet accrochage tente de mettre en valeur les éléments constitutifs de cette beauté documentaire telle qu'elle est apparue, dès le XIXe siècle, à travers des oeuvres très diverses.

William Henry Jackson-The Royal Gorge - Grand Canyon of the Arkansas (Colorado)
William Henry Jackson
The Royal Gorge - Grand Canyon of the Arkansas (Colorado), Après 1880
©Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt/DR

Cette présentation commence avec les débuts de la photographie, dans les années 1840, (photogrammes de plantes d'Anna Atkins) et s'étend jusqu'à la première guerre mondiale (photographie aérienne de reconnaissance). Elle donne l'occasion de découvrir des clichés topographiques (exploration de l'Ouest américain, guerre de Crimée), astronomiques (Henry, Loewy et Puiseux), reproductions d'oeuvres d'art (Braun), en montrant des images réalisées par des auteurs anonymes ou des photographes célèbres (Atget, Baldus...).