Exposition

La main aux algues et aux coquillages, le testament artistique d'Emile Gallé

Du 16 juin au 12 septembre 2004
Emile Gallé-Modèle d'écritoire en faïence à décor de faune et de flore aquatiques : coquillages, hippocampes, ophiures, escargots, anémones et algues
Emile Gallé
Modèle d'écritoire en faïence à décor de faune et de flore aquatiques : coquillages, hippocampes, ophiures, escargots, anémones et algues, Vers 1885-1889
©Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt/DR

Lorsqu'il réalise La main aux algues et aux coquillages, Emile Gallé se sait condamné. Depuis 1900 il souffre d'une "anémie pernicieuse" qui a considérablement réduit son temps de travail quotidien. Gallé trouve malgré tout l'énergie de produire jusqu'au dernier souffle. La main aux algues et aux coquillages constitue donc l'une des toutes dernières, sinon l'ultime création verrière de l'artiste.

Anonyme-Emile Gallé écrivant à sa table de travail dans son bureau, 27 avenue de la Garenne
Anonyme
Emile Gallé écrivant à sa table de travail dans son bureau, 27 avenue de la Garenne, Vers 1898
©DR - Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt/DR

Né en 1846 en Lorraine, Gallé ne découvre la mer et ses rivages qu'en 1870, alors qu'il est jeune engagé volontaire à Toulon. Il est émerveillé par le monde sous-marin et très vite s'en inspire. Jusqu'à la fin des années 1880 il décore ses céramiques puis ses verreries de modèles aquatiques, poursuivant ainsi la tradition faïencière du XVIIIe siècle, comme l'illustre ce Modèle d'écritoire en faïence à décor de faune et de flore aquatiques. Il réserve cependant une place plus importante aux motifs végétaux et animaliers et les transcrit avec un profond souci d'exactitude, fidèle en cela aux leçons du japonisme. Au cours des années 1890, l'art de Gallé opère un passage du "décoratif" au "symbolique". Le sujet et la matière se pénètrent, se confondent pour former un tout inséparable. Plus que la céramique ou l'ébénisterie, le verre par son caractère malléable, ses jeux de lumières et ses effets raffinés s'affirme alors comme l'agent le plus apte à traduire les sentiments de l'artistes. Dans le même temps le rythme des créations ayant pour thème la flore et la faune sous-marines s'intensifie, sous la double influence de la poésie et de la science.

Emile Gallé-Page manuscrite autographe avec six croquis de vases : Hippocampes
Emile Gallé
Page manuscrite autographe avec six croquis de vases : Hippocampes, Vers 1899
©Musée de l'école de Nancy/DR

Les lectures, littéraires mais également scientifiques, ont orienté son rapport à la nature. C'est particulièrement vrai pour le thème de la mer : le créateur n'ayant eu que de rares occasions d'approcher les vastes étendues maritimes, sa connaissance en est essentiellement livresque.

Dans une de ses professions de foi, le discours de réception à l'Académie de Stanislas à Nancy, prononcé le 17 mai 1900 et intitulé Le décor symbolique, Gallé insistait sur les possibilités nouvelles que l'océanographie, science en plein développement, offrait au décorateur "moderne" : "Ces secrets le l'Océan, les braves sondeurs nous les livrent. Ils vident des récoltes marines qui, des laboratoires, font des ateliers d'art décoratif, des musées de modèles. Ils dessinent, ils publient pour l'artistes ces matériaux insoupçonnés, les émaux et les camées de la mer. Bientôt les méduses cristallines insuffleront des nuances et des galbes inédits aux calices de verres".

Emile Gallé-La main aux algues et aux coquillages (détail)
Emile Gallé
La main aux algues et aux coquillages (détail), 1904
©Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt/DR

Nous savons que les travaux de Darwin sont connus de Gallé dès 1877 et qu'il possédait dans sa bibliothèque Les formes artistiques de la Nature d'Ernst Haeckel (1834-1919), grand darwiniste allemand et pionnier de l'étude de la vie sous-marine.

Dans La main aux algues et aux coquillages, la vérité du rendu formel des coquilles est caractéristique de cette approche "naturaliste" de Gallé. Elle surprend et contribue au caractère déconcertant de l'objet. En effet si leurs formes et colorations sont assurément du plus haut effet décoratif et concourent à la beauté de l'ensemble, leur naturalisme est en opposition totale avec le sentiment d'irréalité qui se dégage de la main dont la texture gélatineuse évoque davantage un corps de méduse qu'une peau humaine.

Emile Gallé-Vase Les fonds de la mer
Emile Gallé
Vase Les fonds de la mer, 1903
©Musée de la ville de Nancy/DR

L'intérêt manifesté par Gallé n'est pas uniquement scientifique, il relève avant tout d'une approche poétique. Dans ce même Décor symbolique, l'approche du monde sous-marin est placée sous le signe de Baudelaire, le poète le plus admiré de Gallé, qui cite ces vers tirés de L'homme et la mer, poème des Fleurs du Mal :
"Homme libre, toujours tu chériras la mer
La mer est ton miroir, tu contemples ton âme.
[...]
Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :
Homme, nul n'a sondé le fond de tes abîmes,
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets".

Le thème de la mer est donc essentiel chez Emile Gallé, ce que met en valeur cette exposition en présentant aux côtés des deux exemplaires de La main aux algues et aux coquillages connus à ce jour de nombreux vases, coupes, plats, etc. inspirés par l'élément aquatique, ainsi que des documents –croquis, correspondance,...– nous éclairant sur le travail et les sentiments de l'artiste.

Emile Gallé-Vase à décor d'hippocampe et d'algues
Emile Gallé
Vase à décor d'hippocampe et d'algues, Vers 1900-1904
©Det Kongelige Sølvkammer/ Christiansborg Slot, København, Hofmarskallatet,/DR

Les motifs marins donnent à Gallé l'occasion de se renouveler lors de la création de chaque nouveau modèle.
La mer donne alors naissance à une palette de couleurs illimitée. On peut retrouver dans les objets façonnés par Gallé le miroitement des flots, le scintillement de la nacre ou la teinte d'une eau empourprée par le corail comme dans le vase Les fonds de la mer.
On découvre encore parfois une composition aux colorations irréelles, tel cet hippocampe jaune dans une forêt de fucus bleus.

Lors de l'exposition nancéienne de 1904 La main aux algues et aux coquillages prend place dans une vitrine appelée Les fonds de la mer. Elle est discrètement placée au milieu d'autres créations conçues d'après les profondeurs marines, dont une Coupe sur pied à décor d'algues et de coquillages.

Emile Gallé-Coupe sur pied à décor d'algues et de coquillages
Emile Gallé
Coupe sur pied à décor d'algues et de coquillages, 1904
©Det Kongelige Sølvkammer/ Christiansborg Slot, København, Hofmarskallatet,/DR

En l'absence de documents ou de témoignages contemporains de sa création, on ne peut proposer d'interprétations définitives de La main aux algues et aux coquillages. Toutefois les suppositions que l'on est en droit de formuler sont riches d'enseignement et révélatrices de la complexité de l'objet et de la personnalité de Gallé.

La source formelle de l'oeuvre est certainement à rechercher dans le domaine des religions de l'Asie et de l'Occident. Le thème de la main est fréquent en Orient, en particulier dans le culte bouddhique. Gallé est à cette époque en relation avec Jean Lahor (alias Cazalis), un écrivain amoureux de la civilisation hindoue et qui cherche à la faire connaître en France. Mais il faut également songer aux bras reliquaires médiévaux et surtout à ces ex-votos en bronze dont la pratique était largement répandue chez les bateliers du monde gréco-romain.

Emile Gallé-La main aux algues et aux coquillages (détail)
Emile Gallé
La main aux algues et aux coquillages (détail), 1904
©Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt/DR

Une autre référence religieuse possible est l'image de la main de Dieu créant, protégeant ou punissant. On peut également voir dans cette main tendue une référence au bras de Justice monarchique. Car tout en exaltant les beautés de la nature, Gallé ne cesse d'exprimer ses indignations. Sur un four verrier présenté à l'Exposition Universelle de 1900, il inscrit une citation d'Hésiode dénonçant les "hommes [...] méchants faussaires et prévaricateurs", affirmant son désir de justice au plus fort de l'affaire Dreyfus.

Si La main aux algues et aux coquillages n'est pas totalement étrangère à la notion d'accomplissement de la justice, on peut considérer comme tout à fait vraisemblable une information recueillie auprès des propres filles de Gallé. Elle aurait été une expression de protestation contre un épisode particulièrement déloyal de la guerre russo-japonaise (1904-1905) : l'attaque menée le 8 février 1904 par l'amiral japonais Togo Heihachiro contre les navires russes ancrés à Port-Arthur.

Emile Gallé-La main aux algues et aux coquillages
Emile Gallé
La main aux algues et aux coquillages, 1904
©Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt/DR

L'élégance du geste de ces longs doigts font immanquablement songer à une main féminine. D'abord charnus puis de plus en plus effilés, ils rappellent ceux des modèles féminins des peintures d'Ingres. L'analogie immédiate qui s'établit entre coquillages et bagues vient renforcer le sentiment que nous somme face à une main de femme.
Si elle est symbole de vie, ce peut être celle d'Aphrodite sortant de l'onde si elle est au contraire symbole de mort, ce pourrait alors être celle d'Ophélie se noyant.
Cette interrogation introduit l'ambiguïté fondamentale vie-mort dont est imprégnée l'oeuvre.

Emile Gallé-La main aux algues et aux coquillages
Emile Gallé
La main aux algues et aux coquillages, 1904
©Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt/DR

En 1904 Gallé se sait perdu. En témoignent une suite de projets pour sa sépulture, ainsi que plusieurs lettres, dont celle particulièrement émouvante, adressée à son ami Jules Henrivaux, directeur de Saint-Gobain : "Personnellement je me sens détaché de toutes les misères qui m'ont si douloureusement affligé exposant, exposé, industriel, etc... [...] Je vous serre les deux mains pour toute la vie en attendant cette rayonnante existence en laquelle j'ai foi par delà les souffrance et les obstacles". La genèse de La main aux algues et aux coquillages ne saurait être indépendante de la situation personnelle de Gallé. Elle constitue l'adieu de l'artiste conscient que l'engloutissement final est imminent mais confiant en "la rayonnante existence" qui l'attend. Si la lecture de cette ultime création s'avère ambiguë, c'est bien en raison de la dualité vie-mort qui l'habite.

Emile Gallé-Gourde à décor d'algues et de coquillages
Emile Gallé
Gourde à décor d'algues et de coquillages, 1900
©Kunstindustrimuseet, København/DR

Sur une Gourde à décor d'algues et de coquillages datant de 1900, Gallé grave ces vers empruntés au poète symboliste Georges Rodenbach : "Descendre au fond de son propre destin / Savoir ce qui se passe en cette mer sans fin". La main aux algues et aux coquillages témoigne également de ce comportement psychique typiquement "fin-de-siècle", qui assimile la plongée dans l'élément aquatique à une descente mystique.

En dépit de la multitude des références, toutes supposées il est vrai et largement dissimulées par l'écran décoratif du langage verrier, La main aux algues et aux coquillages ne peut être considérée comme une oeuvre manifeste, chargée de délivrer un message.

Emile Gallé-La main aux algues et aux coquillages (signature)
Emile Gallé
La main aux algues et aux coquillages (signature), 1904
©Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt/DR

Elle demeure surtout un objet qui force l'admiration , un bel objet qui compte aussi parmi les témoignages les plus saisissants et les plus accomplis de la quête quasi obsessionnelle des grands créateurs de "1900", à savoir l'expression de la vie biologique de la matière.

Si La main aux algues et aux coquillages demeure imprégnée des préoccupations et admirations de Gallé, elle veut avant tout séduire et émouvoir par l'exceptionnelle qualité du travail et du matériau et par son insolite beauté.