Exposition

L'album de famille : figures de l'intime

Du 11 novembre 2003 au 15 février 2004
Charles Hugo, Auguste Vacquerie-Groupe de personnages avec la famille Hugo dans le jardin de Hauteville House
Charles Hugo, Auguste Vacquerie
Groupe de personnages avec la famille Hugo dans le jardin de Hauteville House, Vers 1860
©Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt/DR

"Quels jolis groupements de bébés, d'enfants, de folle et belle jeunesse oublieuse pour un temps de la contrainte des villes ! Et la causerie sous les tentes bariolées, le flirtage près des cabines discrètes ; les courses à âne, les prouesses des baignades, les excursions au large..." E.Giard, Le Livre d'or de la photographie, 1902, Paris, C.Mendel.
Un genre nouveau

Anonyme-La double dînette
Anonyme
La double dînette, Vers 1860
©Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt/DR

En contrepoint de l'exposition Edouard Vuillard aux Galeries nationales du Grand Palais qui présente pour la première fois les photographies du peintre - il se qualifiait lui-même d'"explorateur du quotidien"-, le musée d'Orsay organise un accrochage de sa collection de photographies autour des albums de famille. Un genre nouveau de représentation, qui témoigne des liens familiaux, apparaît en effet au milieu du XIXe siècle, l'album de famille. Le photographe, souvent un proche, reproduit l'image de la famille telle qu'on se plaît à la retrouver, fixant les moments heureux, fêtes, naissances, voyages et villégiatures, que l'album retient dans ses pages pour les rendre éternels.

Pierre Bonnard-Jean et Charles tenant un polichinelle
Pierre Bonnard
Jean et Charles tenant un polichinelle, Vers 1899
©Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt/DR

Ces instants joyeux forment les figures d'une intimité préservée mais également mise en valeur. L'album de famille, composé à la fin du siècle par nombre de bourgeois ou d'aristocrates, protège cette intimité et la met en scène pour les générations futures. Cette exposition permet de présenter l'ensemble des techniques photographiques, du daguerréotype qui esquisse les prémices de ces albums au Kodak de Bonnard et Vuillard, jusqu'aux autochromes de Clémentel, c'est aussi l'occasion de découvrir la collection du musée d'Orsay sous ces différents aspects.

Emile Zola-Denise de face portant une poupée
Emile Zola
Denise de face portant une poupée, Entre 1900 et 1902
©Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt/DR

Une collection exceptionnelle
La collection du musée d'Orsay est tout à fait remarquable ; les albums ou photographies de familles acquis sont d'une qualité exceptionnelle. Réalisés ou réunis dans l'entourage d'artistes célèbres, parfois par les artistes eux-mêmes, ils montrent de manière émouvante le versant intime de personnages célèbres, de Victor Hugo à Emile Zola, de Jean-François Millet à Pierre Bonnard. Habilement composées, souvent mises en scène, ces photographies permettent aussi d'explorer les qualités esthétiques du genre ; c'est le cas en particulier de plusieurs ensembles réalisés en France ou en Angleterre dans les années 1860.

Achille Bonnuit-La tapisserie
Achille Bonnuit
La tapisserie, Vers 1860
©Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt/DR

Ainsi, l'album du fonds Elisa Le Guay, ayant appartenu à une famille d'artistes de la Manufacture de Sèvres, où se mêlent l'influence des artistes contemporains et la représentation des êtres aimés. Ces femmes au jardin dans leurs robes froufroutantes, souriantes et légères devant l'objectif d'Achille Bonnuit, évoquent celles de Monet.

Lewis Carroll-La famille Terry : le père et la mère assis, encadrant Ellen Terry, quatre de ses soeurs et son petit frère
Lewis Carroll
La famille Terry : le père et la mère assis, encadrant Ellen Terry, quatre de ses soeurs et son petit frère, 1865
©Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt/DR

A la même époque, Lewis Carroll prend plusieurs photographies de la famille Terry. Mêlant les références littéraires et historiques à la douceur et au charme des affections fraternelles, les photographies de Caroll mettent en scène les liens intimes d'une famille de l'Angleterre victorienne. De même, Lady Hawarden compose les portraits de ses filles et de ses proches, où les jeunes filles alanguies, vêtues de larges robes, offrent un visage qui révèle davantage leur caractère secret que ne l'eussent permis des poses plus conventionnelles.

Anonyme-Goûter dans le jardin, Album de photographies de famille russe, Fol.11, recto
Anonyme
Goûter dans le jardin, Album de photographies de famille russe, Fol.11, recto, 1887
©DR - Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt/DR

Un modèle familial qui perdure
La fin du siècle voit se multiplier, avec la simplification des procédés photographiques, les albums de famille. Ceux des peintres d'histoire Popelin, de la richissime famille Menier, des Vaudoyer ou encore du peintre Delaherche montrent comment ces familles de la grande et petite bourgeoisie vivent leur histoire, l'écrivent en l'enfermant entre les pages d'un livre destiné à préserver leur mémoire. Les instants heureux se répètent et se renouvellent ; été après été, dans un même jardin, celui de la propriété familiale, les enfants sourient et chahutent devant l'objectif.

Anonyme-Petite fille et deux chiens sous la neige, Russie, Album de photographies de famille russe, Fol.15, recto
Anonyme
Petite fille et deux chiens sous la neige, Russie, Album de photographies de famille russe, Fol.15, recto, 1887
©DR - Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt/DR

Ce sont un peu Les Vacances de la comtesse de Ségur, livre fétiche de ces générations, qui sont rejouées avec un bonheur déjà teinté de nostalgie. Née un peu plus tôt, Sophie Rostopschine eût peut-être elle aussi pu voir son enfance moscovite photographiée.
L'album d'une famille russe, attribué à Smoroscky, évoque la vie heureuse, mais déjà teintée de regrets, de notables russes dans les années 1880, proche de celle que décrit Tchékhov dans ses nouvelles ou ses pièces, des étés brûlants à l'ombre des arbres qui entourent la datcha familiale aux hivers rugueux, où la neige envahit tout. L'émotion naît devant ces instants joyeux, souvent semblables, témoins d'un modèle familial qui perdure encore aujourd'hui.

Pierre Bonnard-Pierre Bonnard au bord d'un bassin jouant avec Renée
Pierre Bonnard
Pierre Bonnard au bord d'un bassin jouant avec Renée, 1899
©Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt/DR

Gabriel Loppé, Pierre Bonnard, Edouard Vuillard, photographes de l'intime
Ces figures de l'intime trouvent leur aboutissement grâce à trois peintres et photographes dont la vie familiale même, ses joies et ses servitudes, nourrissent l'oeuvre. Sont présentées au musée d'Orsay celles du peintre Gabriel Loppé et celles mieux connues de Pierre Bonnard.

Gabriel Loppé-Les amusements sur la terrasse, Embrun, avril 1891
Gabriel Loppé
Les amusements sur la terrasse, Embrun, avril 1891, 1891
©Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt/DR

Devant les objectifs des deux artistes retentissent les jeux bruyants et gais de leurs proches, saisis dans leur vivacité même. Par son talent à saisir l'instant et à composer l'image, Bonnard immortalise le brouhaha estival de la famille Terrasse.L'intimité de ces moments révélée grâce au peintre acquiert une dimension nouvelle. L'objectif de Bonnard donne à ses instants une dimension intemporelle, au-delà de toute contingence.