Exposition

Thomas Eakins (1844-1916). Un réaliste américain

Du 05 février au 12 mai 2002
Thomas Eakins-John Biglin à l'aviron
Thomas Eakins
John Biglin à l'aviron, 1873-1874
©Yale University Art Gallery/DR

Depuis une trentaine d'années, les études consacrées à l'art américain, et aujourd'hui cette exposition, n'ont eu de cesse de souligner l'importance de Thomas Eakins dans l'histoire peinture américaine.
Natif de Philadelphie, Eakins débuta sa formation artistique à l'aube des années 1860. La peinture américaine était alors largement dominée par le paysage, notamment l'Ecole de l'Hudson, perçue comme la première expression artistique typiquement nationale.
Eakins s'inscrivit en 1862 au cours du soir de dessin de l'Académie de Pennsylvanie où après la copie d'après antiques, il fut admis en classe de nu pour dessiner d'après modèle. A la même époque, il étudiait l'anatomie au Jefferson Medical College, envisageant un temps de se consacrer à la chirurgie.

Thomas Eakins-Le départ pour la chasse au râle
Thomas Eakins
Le départ pour la chasse au râle, 1874
©Museum of Fine Arts, Boston/DR

Cristallisée autour du corps humain, l'alliance de la science et de la représentation scella de façon définitive la vision du monde qu'Eakins allait désormais explorer.
Afin de suivre une formation académique plus poussée qu'il ne pouvait trouver à Philadelphie, Eakins partit pour Paris en septembre 1866 et y demeura quatre ans, devenant ainsi un des tous premiers artistes américains à venir compléter son initiation artistique au coeur de la vieille Europe. Admis dans l'atelier de Gérôme à l'Ecole des beaux-arts, Eakins y perfectionna l'étude sur le vif du nu, le modelage pour mieux appréhender l'anatomie, puis surtout l'apprentissage de la peinture. Il suivit également les cours du sculpteur Dumont et ceux donnés par Léon Bonnat dans le cadre de son atelier privé. Certainement encouragé par la passion de Bonnat pour Velasquez et Ribera, Eakins termina son séjour en Europe par un voyage de six mois en Espagne, pèlerinage obligé de tous les tenants du réalisme des années 1860.

Thomas Eakins-Between Rounds
Thomas Eakins
Between Rounds, 1899
©Will Brown, Philadelphia Museum of Arts/DR

A son retour à Philadelphie en 1870, s'écartant volontairement des sujets historiques rebattus, Eakins puisa son inspiration dans l'expérience immédiate de sa vie quotidienne. Il commença avec une impressionnante série consacrée aux courses d'avirons et aux régates. Ces variations sur des personnages dans l'espace lui permettaient de mêler sa passion pour le sport et l'étude du corps en mouvement, à sa science de la perspective et de la lumière naturelle.

Thomas Eakins-La clinique du docteur Agnew
Thomas Eakins
La clinique du docteur Agnew, 1889
©University of Pennsylvania/DR

Mais, son premier coup d'éclat public fut sa participation à l'exposition centennale de 1876, où le réalisme cru de La clinique du docteur Gross fit scandale et provoqua l'exclusion de l'oeuvre de la présentation officielle.
Il reprit le thème treize ans plus tard avec La clinique du docteur Agnew, représentation naturaliste et totalement théâtralisée de l'acte chirurgical, devenu sujet et spectacle moderne. Eakins réitéra la même approche à la fin des années 1890, pour une saisissante série consacrée à la boxe.

Thomas Eakins-Nu masculin, peut-être Bill Duckett, à l'Art Students' League de Philadelphie
Thomas Eakins
Nu masculin, peut-être Bill Duckett, à l'Art Students' League de Philadelphie, Vers 1889
©Pennsylvania Academy of Fine Arts/DR

Parallèlement à sa carrière, Eakins commença à enseigner à l'Académie de Pennsylvanie, où il se montra un réformateur ambitieux, remplaçant l'étude de la sculpture antique par celle du modèle vivant et prônant une pratique directe de la peinture. Il instaura également des cours sur la perspective et un ambitieux programme d'anatomie et de dissection. En quelques années, Eakins avait réussi à concrétiser sa vision d'un enseignement artistique moderne, centré sur l'étude du nu, et accordant une place de premier plan à la photographie. S'il avait en effet déjà utilisé des photographies pour concevoir ses peintures des années 1870, il n'acheta son premier appareil qu'en 1880.

Thomas Eakins-Le raccommodage du filet
Thomas Eakins
Le raccommodage du filet, 1881
©Philadelphia Museum of Art/DR

Cette acquisition déclencha une période de recherche intensive, sans équivalent à l'époque, sur les potentialités de la photographie comme outil d'étude artistique. Ainsi, plusieurs tableaux importants comme Le raccommodage du filet, La baignade ou Cow-boys dans les Bad Lands ont été directement conçus au moyen d'études photographiques préparatoires.

Thomas Eakins-Etude de mouvement : histoire d'un saut
Thomas Eakins
Etude de mouvement : histoire d'un saut, 1885
©Pennsylvania Academy of the Fine Arts/DR

Eakins s'intéressa également à l'étude du mouvement, faisant en 1883 la démonstration aux membres de la Photographic Society de Philadelphie d'un obturateur instantané conçu par ses soins. Il entreprit d'ailleurs de mener ses propres expériences sur cette question durant l'été 1885. Mais, le caractère novateur de son enseignement se heurta au scandale qui prit naissance durant un cours d'anatomie suivi par des femmes, où l'artiste retira le pagne d'un modèle masculin. L'incident le contraignit à démissionner de l'Académie en 1886.
Déstabilisé, Eakins s'enfonça dans une grave dépression dont il ne sortit qu'après 1892 lors d'un séjour dans le Dakota, qui lui inspira quelques tableaux et photographies traitant de l'Ouest américain.

Thomas Eakins-Le penseur (Portrait de Louis N. Kenton)
Thomas Eakins
Le penseur (Portrait de Louis N. Kenton), 1900
©The Metropolitan Museum of Art/DR

La dernière partie de sa carrière fut principalement consacrée au portrait. Mais ici encore Eakins se distinguait des pratiques habituelles puisqu'il se réservait la liberté de choisir ses modèles. On ne s'étonnera pas de sa prédilection pour le monde de l'esprit, de la recherche et de la création. Médecins, scientifiques, ethnologues, prélats, musiciens et artistes peuplent donc ce panthéon personnel, d'où l'on peut isoler Le penseur (portrait de Louis N. Kenton) (1900), pour l'exemplarité des ambitions que l'artiste y dévoile.
Kenton incarne l'homme moderne, dans ses dimensions physiques et intellectuelles. Cette oeuvre résume à elle seule la représentation contemporaine de la classe moyenne américaine, naissant et s'émancipant de la tradition européenne. Une forme d'autoportrait esthétique et moral pour Eakins, et sans doute un tournant pour son oeuvre, où l'Amérique allait désormais enfin se reconnaître.