Questions à Thaël Boost, autrice de Saturation

Un roman inspiré par Gustave Courbet (1819-1877)
Thael Boost
© Anne Carrière

Thael Boost a publié au printemps 2024 un roman inspiré par la vie du peintre Gustave Courbet, Saturation (éd. Anne Carrière), dans lequel l'autrice fait revenir le fantôme de l'artiste à notre époque. L'occasion de mettre le regard du peintre à l'épreuve de nos enjeux contemporains, de dresser des parallèles entre les deux siècles, de parcourir l'œuvre de l'artiste aussi. Elle a accepté de répondre à nos questions. 

Pourquoi Gustave Courbet ?

Gustave Courbet, je l’ai rencontré grâce à la littérature. La première fois que j’ai vu une de ses toiles, c’était sur la couverture du Horla (ndlr : Le Désespéré en couverture de Le Horla, Guy de Maupassant, édition Le livre de poche, 1984, publié pour la première fois en 1886 dans le journal hebdomadaire Gil Blas), puis sur la couverture des Fleurs du mal (ndlr : Le Sommeil, en couverture de Les Fleurs du mal, Charles Baudelaire, édition Le livre de poche Classique, 1972, éd. Poulet-Malassis et De Broisé, Paris, 1857 pour la 1re édition). Les deux toiles m’ont intriguée. Cela m’a donné envie d’en savoir plus sur ce peintre. J’ai été fascinée, autant par son trait que par son état d’esprit, sa manière de penser qui était très novatrice pour son époque. J’ai lu des biographies, ensuite j’ai vu des expositions, notamment la grande rétrospective du Grand-Palais en 2007. Elle m’a permis de mesurer l’ampleur de son travail. Cela faisait longtemps que je lisais à son propos, mais à cette occasion, j’ai compris à quel point il avait révolutionné la peinture et préparé le terrain de l’impressionnisme et des mouvements suivants aussi puisqu’il a beaucoup inspiré Picasso. Ça a été une longue infusion de son état esprit, de sa manière d’aborder la peinture et d’en casser les codes.

Courbet, ou plutôt son fantôme, est le narrateur de l’histoire de la jeune femme des années 90 du roman, mais son histoire est tout aussi présente. Comment vous êtes-vous documentée sur les vies des deux personnages ?

Pour la jeune fille, je me suis inspirée de plusieurs histoires et d’événements que j’ai moi-même vécus. C’est une inspiration assez universelle, celle d’une passion amoureuse qui tourne mal. J’avais envie d’explorer le thème de la passion, et Gustave Courbet était un grand passionné, de la peinture mais aussi des femmes, de leur corps. J’avais envie de croiser leurs regards sur ce thème, d’observer l’impact que cette passion pouvait avoir dans nos vies, voir comment l’on vit avec ça et quels sont finalement les résultats des choix que l’on fait quand on décide de prendre un chemin un peu houleux tel que celui de la passion pour la peinture, la littérature ou la passion amoureuse.

Pour Courbet, il y a peu de choses que j’ai inventées. Je ne suis pas historienne de l’art mais je me suis nourrie de nombreuses sources, j’ai notamment eu l’occasion d’échanger avec Thierry Savatier, historien de l’art spécialiste de l’œuvre de Courbet et de Picasso, et je suis restée très fidèle au déroulé de sa vie, mais en faisant parler son fantôme, je lui ai fait dire et penser des choses que j’ai imaginées comme possibles.

Le roman est une ode à la liberté, celle de Courbet, celle de cette jeune fille qui s’émancipe du carcan familial. Mais cette trop grande soif de liberté finit par les emprisonner. Seriez-vous réaliste comme Courbet ou pessimiste ?

C’est plus réaliste que pessimiste, je voulais donner conscience que lorsque l’on fait des choix, même si c’est celui de la liberté, cela impose des contraintes parce que s’écarter d’un chemin que les autres ont tracé, pour Courbet celui de la peinture classique, académique, pour Elle, la jeune fille du roman celui de la liberté amoureuse, cela a des conséquences. Cela peut aussi être un mirage, cette soif de liberté, une illusion. Il y avait ce jeu possible avec la peinture qui, bien que réaliste dans le cas de Courbet, n’apporte qu’une vision partielle, qu’un point de vue, à un moment donné, d’une situation ou d’un lieu.

Courbet, observateur de notre époque, apparait presque réactionnaire parfois dans le roman. Comment expliquer ce trait de caractère chez lui ?

On devient tous le réactionnaire d’un autre à moment donné. Même quand on est révolutionnaire comme Courbet avec la peinture, dans les formats ou dans la façon de peindre, on n’échappe pas aux principes, même si ces principes sont décalés par rapport à ceux de la majorité. Courbet à la fin de sa vie a dû regretter certains choix, en tout cas il était dans une forme de révolte par rapport à ce qui lui arrivait, comme on le découvre dans le roman, à cause de son implication dans la Commune et dans la chute de la colonne de Vendôme. Je trouvais intéressant de montrer les deux facettes d’une personnalité qui veut changer les choses et qui se confronte à une certaine réalité.

Courbet, dans le roman, est particulièrement peu réceptif à l’arrivée du cinéma.

Oui, le cinéma est le domaine du rêve, de la fiction. Dans le roman, j’extrapole évidemment et cela n’engage que moi, mais je ne suis pas certaine que l’invention lui aurait complétement plu. D’ailleurs beaucoup criaient à l’hérésie lorsque le cinéma est apparu, cette invention mise au service d’une forme de futilité.

“Une fois que j’ai pris le parti d’avoir le fantôme de Courbet pour narrateur, j’ai pu convier d’autres fantômes à la table.”
Personne citée
Thael Boost

Aux côtés de Courbet, vous convoquez d’autres figures : Proust, Barjavel, Franquin, Soulages, René Char… Est-ce votre panthéon personnel ?

Oui, il n’est pas exclusif et je réalise qu’il n’y a pas de femmes, mais j’ai cité Annie Ernaux dans mon ouvrage précédent, La mère à côté (ndlr : 2022, éditions Anne Carrière). Une fois que j’ai pris le parti d’avoir le fantôme de Courbet pour narrateur, j’ai pu convier d’autres fantômes à la table. Je me suis fait ce plaisir d’inviter ces figures, néanmoins il y a un fil conducteur qui est l’idée de capter, comme je le fais à travers les œuvres de Courbet, l’ambiance d’une époque, et puis de donner une vision critique voire pessimiste de la société : un regard sarcastique chez Proust qui écorche toutes les strates de la société dans laquelle il évolue, pareil chez Franquin à travers son dessin particulièrement dans les Gaston et ses albums Idées noires ; Barjavel s’évadait dans la science-fiction mais dans tous ses romans, l’humanité court à sa perte. Toujours il avait ce regard sur la société, pas forcément optimiste, mais qui se questionne sur la manière de vivre.

Le titre de votre roman, Saturation, est-il inspiré de la peinture de Courbet, notamment de ses noirs qui peuvent faire penser à Soulages cité à l’instant ?

Oui et c’est aussi un titre tiroir, la saturation étant également le moment de rupture, quand on ne peut plus supporter une situation, les éléments venant de l’extérieur. J’aimais l’idée de ce mot-valise qui pouvait aussi bien faire référence à la peinture, à la musique à laquelle s’adonne George le partenaire de la jeune fille dans le roman, qu'à des émotions,  des sentiments.

Images
Gustave Courbet
L'Atelier du peintre, allégorie réelle déterminant une phase de sept années de ma vie artistique (détail), entre 1854 et 1855
Musée d'Orsay
Achat avec l'aide d'une souscription publique et de la Société des Amis du Louvre, 1920
© RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski
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Chaque chapitre du roman porte le titre d’un œuvre de Courbet. Orsay conserve une belle collection d’œuvres de Courbet. Quel est le tableau qui vous interpelle le plus ?

Je ne souhaitais pas écrire une biographie classique. Il y avait parmi les œuvres de Courbet beaucoup de toiles qui m’interpellaient mais je ne souhaitais pas en tirer un fil chronologique. Le choix de prendre une œuvre par chapitre s’est imposé rapidement. Je me suis appuyée sur ces tableaux pour construire les allers-retours entre la vie de Courbet et cette histoire contemporaine. Dans le roman, je cite bien sûr L’Atelier du peintre, d’abord pour son format. Courbet a été largement décrié pour cela. Il s’est permis d’utiliser des formats pour des types d’œuvres inhabituels à son époque. Ensuite, on peut voir beaucoup de choses dans ce tableau, qui est un véritable cabinet de curiosités. C’est une œuvre foisonnante, pleine de détails. On y voit des paysages, d’où il vient, comment il cartographie en quelque sorte son entourage. Et puis c’est une toile qui me fait sourire parce qu’il y a un repentir qui, par une sorte de sudation, finit par ressortir et fait apparaître un personnage qu’il avait effacé, Jeanne, l’amoureuse de Charles Baudelaire (ndlr : Jeanne Duval, 1818-1868). J’aime beaucoup ce clin d’œil du temps qui fait ressurgir une femme, sujet d’une passion amoureuse, thème que j’évoque dans Saturation, d’une relation d’emprise entre un homme et une femme, de l’homme sur la femme. J’aimais l’idée de montrer que ce personnage féminin n’était pas totalement effacé.

Ce n’est d’ailleurs pas la seule fois où Courbet a effacé un personnage féminin.

C'est vrai, l’autre repentir est celui de L’homme blessé qui a inspiré la couverture du roman. À l’origine, il s’agit d’une scène de sieste avec Virginie Binet (ndlr : 1808-1865) avec qui il aura un fils. Au moment de la rupture, il a effacé cette femme de la toile, et il a représenté une blessure à l’endroit où elle avait sa main. Je pense toujours au poème d’Arthur Rimbaud, Le Dormeur du Val, quand je vois ce tableau. Courbet ne s'est d'ailleurs jamais séparé de cette toile, il l’a conservée jusqu’à la fin de sa vie, y compris lors de son exil en Suisse. Dans L’Atelier, une fois que l’on a repéré l’ombre de la femme, on ne peut plus jamais ne pas la voir.

Images
Gustave Courbet
L'homme blessé, entre 1844 et 1854
Musée d'Orsay
Achat en vente publique, 1881
© Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt
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Entretien réalisé par Jean-Claude Lalumière, éditeur-rédacteur pour le site internet du musée d'Orsay

Images
Saturation, Thael Boost
© éditions Anne Carrière
  • Saturation
  • Thael Boost
  • éditions Anne Carrière, 2024
  • En librairie depuis le 5 avril 2024